Journal de Tûoa

De Miguel Gomes et Maureen Fazendeiro. Portugal, France. 2021. 1h38. VOST
Avec Carloto Cotta, Crista Alfaiate, João Nunes Monteiro…

Séances du 28 juillet au 3 août
Ven : 12h50  Lun : 12h30

Le film est présenté à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2021
Voilà le premier film tourné pendant un confinement et dont le confinement est l’un des sujets principaux, chose notable !
Autant vous prévenir tout de suite, les spectateurs qui aiment être guidés par les règles narratives traditionnelles, risquent de perdre pied assez vite dans ce foisonnant et facétieux journal. Car ce sont d’autres yeux et d’autres oreilles que cette œuvre requiert, de ceux qui savent la magie hors-champ et le pouvoir ubiquiste des images (en un plan nous saute à la figure l’horrible passé colonial et raciste du pays…).
Ce Journal de Tûoa nous fait diablement penser aux précédents films de Miguel Gomes, et notamment Ce cher mois d’août (en écrivant je viens d’ailleurs de comprendre que Tûoa n’est autre qu’Août à l’envers !). Et pourquoi à l’envers ? Parce que l’idée ce journal de confinement est d’égrainer les jours à l’envers, du dernier au premier (en en zappant quelques uns quand même).
Tout se passe dans une vieille villa en plein août portugais où un jeune couple et un ami fabriquent des volières à papillons et retapent ce qu’il y a à retaper. Mais le dispositif du film ne s’arrête pas là puisqu’apparaît assez vite à l’écran toute l’équipe de tournage en train de travailler, équipe qui, elle, est filmée dans le temps réel, non-inversé. Et Maureen et Miguel, les deux réalisateurs, s’amusent, et comme acteurs et comme cinéastes, à brouiller les cartes, pour la blague évidemment mais aussi pour créer un jeu de miroirs luxuriant.
On ne s’étonnera donc pas de voir tourner en ridicule les protocoles sanitaires du tournage, le désœuvrement d’acteurs qui ne voient pas pourquoi leurs personnages n’évoluent pas, les doutes des cinéastes qui s’empêtrent dans des explications fumeuses et la fiction de continuer son petit bonhomme de chemin, entre attirances amoureuses et travaux d’été, à l’envers, bien entendu.
Ce qu’il y a de nouveau semble-t-il dans ce film, c’est la particulière attention portée à la pellicule (oui le film est tourné en 35 mm) et à ses toujours aussi surprenantes possibilités chromatiques. Beauté des couleurs nocturnes artificielles, voile des grillages et toiles, papillons capturés sous une vitre poussiéreuse, grain de peau sous l’écrasant soleil, on est souvent émerveillés de ce travail plastique des plans. A cette beauté de la pellicule (qui est impressionnée organiquement par la lumière), répondent un double effacement organique lui aussi; celui des errements des personnages qui tendent à disparaître plus nous nous rapprochons du début de l’histoire (les rapports entre eux s’éclairent et se simplifient) d’un côté, et celui des traces de pourriture des fruits de l’autre, filmées dans des plans sublimes « de nature morte ».
Faire des choses, réparer, dormir, ne rien faire, se répéter, hésiter, refaire encore, rester sur place, pourrir, tels sont les motifs de ce film confiné qui montrent des gens enfermés sur un terrain, pandémie oblige, et qui n’ont de cesse de créer d’autres cages physiques ou symboliques : volières, enclos, moustiquaires, doutes, répétitions, pourritures. Un trou noir dans lequel différence et répétition se confondent.
On est étouffé, mort de rire et ébloui.

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