Chronique de tractage # 3

Le citoyen Marat existe, je l’ai rencontré !

Lors de nos tractages, il y a des films dont on nous parle plus que d’autres. C’est notamment le cas des films historiques, et en particulier ceux dont l’action se situe dans des périodes troublées de l’histoire de France. Ainsi, La Douleur, adaptation du récit de ses années de guerre de Marguerite Duras il y a quelques mois, avait donné lieu à de longues discussions aux abords du marché entre tracteurs et spectateurs.

Nous nous préparions donc aux débats animés que ne manquerait pas de provoquer la vision d’Un peuple et son Roi sur les écrans de notre cinéma préféré. Pour nous aider dans notre mission, le cinéma Eldorado avait bien fait les choses puisqu’une séance spéciale avait été organisée (à notre intention ?) : l’historienne Déborah Cohen, venue de Rouen, était invitée à discuter avec le public le 28 septembre à l’issue de la projection du film.

Habituellement dans ce genre de rencontres avec un spécialiste du sujet traité par le cinéaste, quand tout se passe bien, l’invité répond aux interrogations des spectateurs, suscitées par leur ressenti face au film. Déborah Cohen s’était préparée à cet exercice en assistant à la projection avec les spectateurs ; or, elle fut rapidement confrontée à des interventions d’autres historiens présents dans la salle, tous détenteurs d’une vérité historique différente et cherchant à développer, voire imposer un point de vue assez déconnecté du film. Dans ces conditions, le simple spectateur non féru d’histoire mais remué par cette représentation incarnée d’événements historiques n’osait plus intervenir et cette belle dynamique du débat qui permet de faire bouger la perception aussi bien du film que des événements historiques était enrayée.

C’est donc avec un peu d’appréhension que nous allâmes tracter le lendemain sur le marché, nous attendant à subir des cours d’histoire ennuyeux dont nous ne saurions nous dépêtrer. En fait, ce jour-là, on nous parla seulement de Mlle de Joncquières et de Cédric Herrou et nous eûmes du mal à écouler notre stock de programmes eldoradiens. Un peu dépités, nous nous apprêtions à plier bagages quand un drôle de bonhomme à la démarche nerveuse passa devant nous. Il était vêtu d’une redingote sombre et cintrée, coiffé d’un improbable couvre-chef informe, et son allure générale tenait à la fois du gothique punk et du révolutionnaire sans culotte d’Un peuple et son Roi. Cet étonnant personnage s’arrêta un peu plus loin et se mit à examiner un étal de verroteries, plié en deux, les mains dans le dos et le nez collé sur les bracelets en cuir et bagues ornées de cranes étalés sur la table. À un moment, il leva la tête pour regarder les colliers de graines exotiques et je pus apercevoir son visage buriné à la peau épaisse et grêlée dont émergeait un regard perçant.

Saisi de stupeur, je poussai du coude mon camarade Guy le tracteur alors occupé à disserter de façon savante sur Jacques le Fataliste avec un éminent professeur de littérature : « Tu vois qui je vois ? — Oui, c’est bien lui, il était au théâtre hier soir, il jouait dans la pièce des 26 000 couverts. » Pas de doute, nous étions en présence de cet immense comédien, l’acteur fétiche de Leos Carax, l’inoubliable interprète de Beau travail de Claire Denis, le zombie coincé dans l’ascenceur de La nuit a dévoré le monde : il était là devant nous en chair et en os, Denis Lavant, le citoyen Marat d’Un peuple et son Roi ! De façon très maladroite (j’étais intimidé) je me précipitai pour lui offrir un programme en bredouillant des phrases sans doute incompréhensibles car il me répondit qu’il n’avait pas le temps car il repartait dans la journée.

Me reprenant et rejoint par mon collègue Guy, nous lui expliquâmes calmement que nous distribuions sur le marché le programme du cinéma indépendant dijonnais l’Eldorado qui projetait depuis mercredi Un peuple et son Roi. « Et vous avez aimé le film ? » nous demanda-t-il, le regard un peu inquiet. Après l’avoir rassuré sur ce point, nous lui fîmes un compte rendu succinct de la soirée de la veille en signalant la présence de nostalgiques de l’Ancien Régime au débat, ce à quoi il répondit en riant qu’avec Macron au pouvoir, ce n’était pas surprenant. Nous lui demandâmes si le film aurait bien une suite et Denis Lavant nous dit qu’il espérait pouvoir faire « la scène de la baignoire » si le film se faisait. Enfin, sur le personnage de Marat qu’il interprète dans le film, il nous assura que son costume n’était pas un des siens mais bien, d’après les images d’époque, celui que portait Marat. Quant à son texte il reprenait rigoureusement les paroles prononcées par Marat devant les assemblées. Ne voulant pas l’importuner plus longtemps, nous le laissâmes à son exploration du marché dijonnais avec, il est vrai, beaucoup de regrets : je n’avais pas eu la présence d’esprit de lui poser des questions sur Leos Carax, Claire Denis et les zombies ! De plus, nous n’avions pas eu l’idée de faire des photos avec lui bien que récemment à l’Eldo nous ayons eu une longue démonstration sur les selfies avec Jean Dujardin…

De cette rencontre, il ne restera hélas que mon témoignage et je ne serais pas étonné qu’il suscite des débats concernant sa vérité historique.

Didier le Tracteur


Du coté de chez les Tracteurs de l’Eldo. Depuis mai 2015, la petite équipe des Tracteurs de l’Eldo distribue le programme de leur cinéma préféré au centre-ville de Dijon. Les jours de marché entre 10 h et midi, vous pouvez les rencontrer aux abords des halles centrales. Les mercredis, une semaine sur deux, ils s’installent entre 15 h et 17 h rue des Godrans. Il leur arrive de se délocaliser, sur le campus, devant des lieux culturels lorsque l’actualité des événements à l’Eldo s’y prête. Avec eux, vous pouvez discuter cinéma, échanger sur les films, parler du cinéma Eldorado voire des autres cinémas… Ils adorent ça !

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