First Man. Le Premier Homme sur la Lune

par Moyocoyani

First Man n’est pas un film d’épate : si le nom d’un réalisateur lauréat du grand prix de Sundance et multi-oscarisé ne lui avait pas été associé, il y a fort à parier qu’il n’aurait pas bénéficié du dixième de sa médiatisation. Quand toutes les personnalités ont droit à leur biopic, Neil Armstrong ne faisait qu’attendre son tour, et le projet n’a donc en soi aucune originalité. Et en dehors de Ryan Gosling, dont certains films sont malgré tout passés inaperçus, le casting n’est composé que d’une étoile montante, l’omniprésente Claire Foy, et d’une jolie galerie de seconds couteaux. Même le chef op’ et le compositeur sont de relatifs inconnus quand on songe que Chazelle et Spielberg auraient pu s’offrir de grands noms comme Lubezki et Zimmer, qui leur auraient assuré un coup de projecteur bienvenu. Mais le réalisateur de Whiplash et La La Land donne l’impression de tout reprendre à plat en convoquant plutôt ses coéquipiers habituels (Justin Hurwitz à la musique, Linus Sandgren à la photographie, Tom Cross au montage) pour un film qu’il veut aussi différent que possible de ses deux précédents notamment.

La La Land lui aurait donné les moyens de mettre en scène une grande fresque spatiale, toute en plans-séquences virtuoses et colorés, First Man est l’un des films les plus amateurs de gros plans voire de très gros plans, et au montage les plus saccadés que j’aie vus de ma vie, en plus d’être relativement terne. Le grand spectacle, le ballet chromatique, sont abandonnés au profit d’une dramatisation de l’intime, de la sensation, du détail. Le contraste entre le faux plan-séquence impressionnant débutant La La Land et la première scène de First Man est assez éloquent, et je vous recommande de revoir la première pour apprécier la seconde :

Ce style artistique détonnant avec ce que l’on pouvait attendre de cette équipe créative serait bien vain s’il restait sans conséquences sur le ton du résultat. Or il accompagne et contribue à la froideur qui se dégage de First Man. Quand Whiplash brillait par son intensité, et La La Land par ses émotions, First Man s’attaque au flegmatique Neil Armstrong, un homme si connu pour son incapacité à exprimer joie ou colère que de plus en plus de spectateurs trouvent dans la conférence de presse relative à son retour de la Lune la preuve qu’il n’y est jamais allé, seul un homme honteux de mentir à ses concitoyens pouvant témoigner d’aussi peu d’enthousiasme après un tel exploit.

Une anecdote veut également qu’il ne se soit jamais réellement disputé avec sa femme, celle-ci relevant qu’un « Non » de Neil avait déjà valeur de dispute. Grâce à quelques rôles (notamment Drive et Only God Forgives pour Nicolas Winding Refn), Ryan Gosling a précisément acquis la réputation de savoir mieux « sous-jouer » que quiconque, une qualité cruciale pour incarner Armstrong, mais peu compatible avec les exigences d’un divertissement populaire.

C’est que First Man n’est pas un divertissement populaire au sens où il nous ferait passer par une succession traditionnelle de sentiments prévisibles, produisant in fine la satisfaction du spectateur. Le film n’appelle même pas à l’empathie avec un personnage excessivement distant : tout en expliquant son renfermement par sa manière de vivre avec le deuil de sa fille Karen, il lui donne constamment tort quand sa famille ou ses amis lui demandent de faire preuve d’humanité, de s’intéresser aux vivants plutôt qu’à son travail. Ce n’est pas dire cependant que le Neil Armstrong de First Man ne soit qu’une machine, loin de tout manichéisme, on le voit parfois plaisanter, parfois s’émouvoir, mais toujours en conservant les nerfs d’acier qui l’ont caractérisé.

Cette distance est également illustrée dans le débat opposant la NASA et ses opposants, notamment représentés par Kurt Vonnegut et par le poème Whitey on the Moon du passionnant Gil Scott-Heron. Alors même que le film porte sur Neil Armstrong, et a donc apparemment choisi son camp, il laisse longuement la parole à ceux qui auraient préféré voir les deniers du programme spatial reversés à la politique sociale, et ne fait jamais de Neil Armstrong le « true American hero » qu’en ont fait les médias — une image qu’il ne semble lui-même jamais avoir assumé dans son professionnalisme strict. Un professionnalisme admirable, tout étant fait pour que l’admiration ne déteigne pour autant pas sur l’homme ou sur l’acte.

Neil Armstrong est donc le support émotionnel curieux d’un film qui pourrait sembler n’y avoir recours que comme prétexte à raconter l’épopée spatiale et le parcours du combattant des astronautes, s’il n’était justement le personnage idéal pour les raconter avec le sentiment constant et toujours incertain que quelque chose de profondément humain se joue peut-être, sans les fioritures auxquels les films de science-fiction nous ont habitués, où les héros accumulent lourdement les blagues grivoises, les bouteilles et les manquements au protocole.

Il est d’autant plus curieux que les scènes de manœuvre fonctionnent aussi bien. On sait pourtant que l’homme Neil Armstrong est allé sur la Lune et n’est décédé qu’en 2012, et comme on l’a vu, rien n’est fait particulièrement pour nous attacher au personnage Neil Armstrong. Rien n’y fait, de la première scène à l’alunissage, toutes les manœuvres rivalisent d’intensité avec l’amarrage d’Interstellar, véritable modèle du genre :

Ce qui produit l’intensité dans la scène d’Interstellar, c’est la représentation des vaisseaux et la musique ; ce qui la gêne, ce sont les phrases pompeuses (très « américaines »), la peur suintant par tous les pores de la peau des personnages, bref l’émotion fabriquée à l’intérieur du cockpit. En dépouillant ses manœuvres de l’émotion du pilote, caché par sa combinaison, réalisant des mouvements méthodiques et incompréhensibles pour le commun des mortels, ne parlant que pour donner les courtes instructions exigées par sa formation, Chazelle transmet l’intensité avec une virtuosité simplement incroyable. On n’en regrette que davantage quand, à au moins deux reprises, il tord le réel pour inventer un fait et en raccourcir un autre, cette pure dramaturgie étant peu cohérente avec les autres partis-pris si efficaces de son film.

En dehors de ces exceptions, First Man ne triche pas (trop. Cela reste du cinéma). Jamais un flash-back, jamais un personnage élevant la voix malgré le protocole, jamais de caméra tournoyant dans les immensités d’une planète exotique ou des espaces infinis, First Man n’est pas Premier contact, Seul sur Mars, Gravity ou Interstellar. Peut-être paradoxalement, il transmet des émotions plus authentiques quand il nous montre naïvement la Terre vue du ciel ou la surface lunaire qu’aucun de ces autres films. Naturellement, il s’aide de ses jolis thèmes musicaux, et de toutes ses ressources cinématographiques, mais avec un naturel qui paraît neuf en ces temps de surenchère science-fictionnelle, naturel qui n’en est que plus virtuose, et qui fait sans aucune hésitation de First Man l’un de mes films les plus marquants de l’année, et peut-être la sortie la plus maîtrisée depuis Phantom Thread.


Moyocoyani par Moyocoyani. En sachant que parmi mes films préférés on compte des réalisations de Kurosawa et des frères Coen, de Terrence Malick et de Christopher Nolan, de Fritz Lang et de Carpenter, de Lynch et de Cronenberg, et même de Kitano ou Godard et de Villeneuve ou Tarantino, sans oublier quelques films d’animation états-uniens ou japonais, on pourrait avoir l’impression d’un certain éclectisme. J’y vois plutôt la cohérente passion pour le cinéma revendiqué comme une expérience totale, pour les productions parfaitement maîtrisées en vue d’un résultat marquant l’âme et la rétine, pour les films qui méritent qu’on leur consacre quelques heures d’une vie pourtant courte.

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