Heureux comme Lazzaro

L’odeur de l’homme bon

par Neyton Cará

Un village coupé du monde et hors du temps, des paysans réveillés au petit matin par l’intrusion d’un groupe de jeunes gens qui réclament en chantant l’apparition au balcon d’une jeune fille, des rires, des cris, un joyeux désordre, la vie tout simplement. Heureux comme Lazzaro est d’abord un film vivant. Alice Rohrwacher a cette qualité-là, ce qu’elle filme reste vivant.

La réalisatrice sait aussi faire confiance aux situations qu’elle filme pour nous faire cheminer petit à petit vers une connaissance affinée de ce que nous voyons vivre devant nous : oui le village est bien coupé du monde, et si ces gens sont pauvres malgré toute l’énergie qu’ils déploient dans le travail aux champs c’est qu’ils sont exploités. Quant à situer l’action dans le temps, des indices viennent nous faire soupçonner, avant de nous le confirmer, que nous sommes dans une époque bien plus proche du présent que ne le laisseraient penser le mode de vie de ces gens. La situation de ces paysans devient alors tout à fait anormale à nos yeux, ce qui sera aussi confirmé par la suite du récit. Alice Rohrwacher a cette autre qualité : elle sait attendre que le spectateur se pose les questions pour y répondre.

La progression du récit est aussi très remarquable : montrer une scène isolée du film n’aurait pas grand sens tant chaque séquence se nourrit d’autres moments qui l’ont précédée : quand il faudra trouver un lit pour coucher Lazzaro, vous ne pourrez pas ne pas penser à sa première nuit au tout début du film. Quant au thème de l’exploitation de l’homme par l’homme, la version qu’en donne le film, dans sa seconde partie, après ce qu’on a pu voir au début, revêt une noirceur encore plus dense. Cette cohérence des éléments du récit renforce une vision, il faut le souligner, très engagée. Les choix d’Alice Rohrwacher sont clairs, elle est du côté des sans-terre et des sans-toit.

Si je m’en tenais là, vous pourriez penser que Heureux comme Lazzaro est un beau film réaliste, humaniste et politique, s’adressant à des spectateurs éveillés, actifs et impliqués, or ce serait trompeur et réducteur car il y a dans le film Lazzaro et ça change tout.

Lazzaro, simple silhouette, debout, seul dans la nuit, immobile et les bras ballants, éclairé par la lune, tel qu’on l’aperçoit tout au début du film, lors de sa première apparition.
Lazzaro, celui qu’on appelle sans cesse pour lui confier un travail parce qu’il est là, toujours disponible et qu’il ne dit jamais non.
Lazzaro, celui que les exploités exploitent.
Lazzaro, celui qu’on oublie quand la nuit tombe et qu’il n’y a plus rien à lui faire faire.
Lazzaro, l’innocent, peut-être le simple d’esprit ou l’idiot du village.
Lazzaro et son visage encore enfantin et un peu lunaire.

Lazzaro est différent, et si rien ne le distingue des autres en apparence, c’est par la façon dont il va être filmé qu’apparaît d’abord sa singularité. Quand il est dans un groupe de villageois, il n’occupe pas une place centrale et pourtant l’atmosphère change en sa présence et notre regard est attiré vers lui. Aux champs, quand on l’appelle pour lui donner des brassées de feuilles de tabac à déposer dans une charrette, les voix des femmes s’élèvent au-dessus de la plantation et semblent portées par le vent, c’est alors la nature entière qui semble appeler Lazzaro. Ailleurs, ce bruit du vent qui change selon qu’il est dans le plan ou non, puis selon qu’il lève ou baisse les yeux dans un autre plan. Petit à petit, ce traitement différent du personnage, ces petites distorsions rendent palpable la singularité de Lazzaro, singularité qui ne laissera plus aucun doute lors d’un événement faisant basculer le film à mi-parcours.

La présence de Lazzaro n’est plus seulement singulière, elle apporte du merveilleux à ce film déjà vivant, intense et engagé. Qu’on ne s’y trompe pas, merveilleux ne signifie pas illusion et le film reste sans illusions sur la réalité que vivent les exclus qu’il décrit. Ce merveilleux apporte une dimension supplémentaire au film qui devient une fable presque intemporelle et universelle sans en altérer la dimension réaliste. Il révèle ce que nous ne voyions pas dans le réel, un peu comme le vent se mettant à souffler sur un paysage jusqu’alors inanimé, nous en montre des beautés insoupçonnées.

Heureux comme Lazzaro est un film qui m’a profondément ému. Parce qu’il est vivant, intense, engagé mais aussi merveilleux. Je pense que le personnage de Lazzaro a joué le rôle de catalyseur de cette émotion qui n’a cessé de monter en moi jusqu’à me laisser en larmes à l’issue de la projection. Peut-être aussi ai-je été ému parce que Lazzaro est un personnage qui n’exprime pas ces émotions, et qu’il fallait quelqu’un pour pleurer à sa place, pour pleurer sur Lazzaro,

Lazzaro l’innocent,
Lazzaro le saint,
Lazzaro, celui sur lequel le loup perçoit l’odeur de l’homme bon.

Antoine Watteau (attr.), Pierrot

Remerciements. Je tiens à remercier Michel P., Hugo B. et Archimède, ce texte doit beaucoup à la discussion que nous avons eue ensemble à l’issue de la projection de Heureux comme Lazzaro.

Heureux comme Lazzaro (Lazzaro felice ; Italie, Suisse, France, Allemagne ; 2018 ; 2 h 05; format 1.66). Écrit et réalisé par Alice Rohrwacher ; produit par Carlo Cresto-Dina, Gregory Gajos, Pierre-François Piet, Tiziana Soudani et Michael Weber. Image d’Hélène Louvart ; montage de Nelly Quettier. Avec Adriano Tardiolo, Agnese Graziani, Luca Chikovani, Alba Rohrwacher, Sergi Lopez, Natalino Balasso, Tommaso Ragno, Nicoletta Braschi…

Sortie nationale le 7 novembre 2018


Neyton Carà par Neyton Carà. J’aime le cinéma vivant qui raconte des histoires simples et dont les personnages m’accompagnent après la séance pour nourrir mon rapport aux autres et au monde. Je n’aime pas les films narquois, les cinéastes un peu trop roublards et les « thrillers psychologiques ».

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