Trump, les États-Unis et le cinéma

par Joe Chip

Deux ans après l’élection de D. Trump à la Maison Blanche, et ses « visions » politiques aussi démagogiques qu’irresponsables, attaquant la presse, exacerbant le nationalisme et favorisant la renaissance du suprémacisme blanc, les États-Unis sont confrontés à une crise sociale et sociétale majeure, remettant en cause les fondements de la démocratie U.S. et par la même, le rêve américain, modèle de réussite et d’intégration. Le cinéma U.S. a toujours eu un regard, critique ou bienveillant, sur l’histoire des États-Unis, participant de fait à la construction du mythe, de Capra à Spielberg, de Ford à Cimino, en passant par R. Brooks, A. Penn, et bien d’autres. Ainsi, si la question de la place du cinéma pour faire face au chaos qui est en œuvre ne se pose pas, qu’en est-il pour les cinéastes américains aujourd’hui, lucides, engagés ou inquiets, quelles résistances et quelles réponses apporter pour reconquérir le territoire perdu face à l’avancée du populisme aux États-Unis, quelles propositions de cinéma afficher ? Sans rentrer dans une analyse globale de la production US, depuis un an, six films se démarquent, pour former deux lignes principales, deux tendances, opposant réaction et action, témoignages et force vitale.

Pentagon Papers

Tout d’abord le courant « profs d’histoire » avec les vétérans S. Spielberg (Pentagon Papers), K. Bigelow (Detroit), et S. Lee avec BlacKkKlansman, qui convoquent le passé pour éclairer le présent et mettre en lumière les dérives dangereuses de l’administration Trump pour la démocratie et la société américaine. Pentagon Papers se déroule en 1971 dans une Amérique déjà malade, hantée par ses démons, il rappelle l’importance d’un contre-pouvoir fort, la presse, face aux mensonges et la manipulation de l’administration Nixon. Detroit se déroule en 1967, et décrit, à partir de la tragédie de l’Algiers Motel, un racisme institutionnel, véritable mécanique de domination, d’une violence brutale et ininterrompue, vis à vis de la communauté noire. Enfin BlacKkKlansman se situe en 1978 à Colorado Springs et expose la bêtise, l’aveuglement et la dangerosité de l’organisation suprémaciste blanche du Ku Klux Klan, toujours active à cette époque.

Detroit

À partir de faits réels, à la fois symptomatiques et symboliques des combats menés dans les années 60/70, les trois cinéastes essayent de relier histoire et actualité, avec plus ou moins de réussite et de brio. L’écart est grand entre la démonstration de S. Spielberg et la pesanteur didactique de S. Lee. Au spectateur de faire le lien et de trouver son chemin dans une réflexion globale et s’inscrire dans une prise de conscience collective (S. Lee créant lui-même le lien en ajoutant, à la fin de son film, des images des manifestations d’extrême droite à Charlottesville en 2017, survenues après la fin du tournage de son film).

BlacKkKlansman

De facture classique ces trois films s’inscrivent dans un genre clairement identifié dans le cinéma U.S., le film historique mêlant constat politique, analyse sociétale et réactions, individuelles corporatistes ou communautaires… C’est à la fois leur force et leur faiblesse, ce style permet une large distribution donc de toucher un large public, mais induit une distanciation et un décalage; l’impact de l’image et du propos venant se fracasser sur le réel, bien plus prégnant et plus complexe (voir la fin de BlacKkKlansman). Dans ce sens, ils constituent une « première ligne de défense passive » face aux enjeux actuels qui traversent la société américaine et une réponse minimum en terme de langage cinématographique.

Leave No Trace

L’autre ligne est représentée par trois autres films à l’opposé de ce discours. Trois propositions emballantes par leur vitalité et leur ancrage dans le présent, elles émanent de cinéastes discret(e)s voire atypiques car occupant une place à part dans le paysage cinématographique U.S. Il s’agit de Debra Granik avec Leave No Trace, de Chloé Zhao avec The Rider et Andrew Haigh auteur de La Route sauvage. Ces films comptent parmi les plus beaux, les plus subtils et les émouvants de cette année 2018. D’une grande maîtrise formelle et esthétique, ils esquissent une peinture à la fois minimaliste et universelle pour former un triptyque passionnant sur l’après-Obama. Filmant les États-Unis d’aujourd’hui, ses impasses sociales, ses logiques brutales, loin des métropoles mais au plus près de l’humain, les trois cinéastes mettent en scène des histoires singulières, à l’énergie généreuse, tout en dessinant le portrait d’une nouvelle génération de combattants.

The Rider

Car la lutte est au cœur des trois récits, qu’il s’agisse de Tom l’adolescente de Leave no trace qui vit clandestinement avec son père, vétéran d’une guerre oubliée, cachés au fond des forêts de l’Oregon, de Brady dans The Rider, jeune Amérindien victime d’une chute de cheval et qui doit abandonner sa passion pour le rodéo et apprendre à se reconstruire, ou de Charley, dans la Route sauvage, autre ado en déshérence qui fuit un environnement adulte aussi immature qu’irresponsable, brutal et désabusé. Chaque personnage nourrit un élan libérateur, véritable pulsion vitale où l’engagement personnel, jusqu’à la rupture, permet l’éclosion d’un nouvel équilibre, restaurant le lien avec l’autre et la nature, débouchant sur une nouvelle représentation du monde, permettant de reprendre le contrôle et de redonner du sens là où il n’y avait que désespérance et désillusions.

La Route sauvage (Lean on Pete)

Ce processus d’individuation est à l’opposé des clichés habituels du cinéma U.S., de sa perpétuelle bataille du Bien contre le Mal et de ses héros aussi interchangeables qu’inaltérables pour restaurer l’ordre établi. Ici pour Tom, Brady et Charley les prises de conscience et les choix qui en découlent sont autant de signes extérieurs de changements profonds et annonciateurs de résistances à venir. Autre particularité, les grands espaces de l’Ouest américain, du Kentucky à l’Oregon, servent de toile de fond aux trois récits, non pas comme un rêve à jamais perdu mais bien comme une réalité à la fois sauvage et fragile. Il ne s’agit plus de se perdre dans ces grands espaces comme chez J. Ford ou A. Mann mais bien de s’y retrouver, comme Tom, pour mieux s’affirmer et se poser.

Aujourd’hui cette terre constitutive du mythe de la création des États-Unis, exploitée, urbanisée, sanctuarisée n’est plus qu’un élément supplémentaire du gigantesque Monopoly U.S. Ce n’est pas un hasard si le cheval est au cœur de The Rider et de La route sauvage, tout en faisant l’objet d’un plan hautement symbolique dans Leave No Trace, l’animal, emblème de « la conquête de l’Ouest » n’est ici qu’objet de folklore, promis à l’abattoir ou enfermé dans une stalle, à l’image d’une liberté asservie et d’une nature soumise. Bien qu’éloignés des standards américains ces trois films entretiennent des connexions profondes avec des classiques du cinéma U.S. tels Seuls sont les indomptés de D. Miller ou Les Indomptables de N. Ray, cependant à l’opposé de ces œuvres sombres et crépusculaires, Tom, Brady et Charley connaissent des trajectoires lumineuses et ouvertes, intimement liées aux autres.

S’ils ne proposent pas de grille d’analyse toute faite, s’ils ne tracent pas de voie politique explicite les films de D. Granik, C. Zao et A.Haigh ont la force et la clarté de l’évidence en remettant l’humain au cœur des enjeux, facteur de changement et créateur de sens, réinscrivant chaque histoire individuelle dans l’interdépendance sociale. « Il n’y a pas de souci de soi, de sortie de l’état de minorité, ou encore de mise en œuvre de notre propre irremplaçabilité, sans passer par la prise en compte de celle de l’autre et de ce qui sera chez lui irremplaçable pour soi » (Cynthia Fleury, Les Irremplaçables, Éd. Gallimard, essai sur le lien entre individuation, société et démocratie).


Joe Chip par Joe Chip.
J’ai toujours aimé les voyages. Pour cela mon premier véhicule fut le cinéma, la salle de cinéma comme habitacle, l’écran comme horizon. Le cinéma tout azimut. Très vite, en même temps que s’entassaient cartes et atlas, ma passion du cinéma se nourrissait de revues, biographies et analyses en tout genre. De l’exploration d’un territoire à la découverte d’une cinématographie il n’y a qu’un pas. Ce cheminement cinématographique à travers les genres, les auteurs et les pays est jalonné de quelques repères  inamovibles et incontournables (tel un ovoo dans la steppe mongole), déterminants à la fois une voie personnelle et un cap.
S. Kubrick, D. Lynch, A. Tarkowski et enfin Wang B. constituent autant de points nodaux à partir desquels peuvent s’organiser d’autres territoires cinématographiques, aux frontières incertaines… mais que j’arpente avec curiosité. Sans liens esthétiques, politiques, ces quatre cinéastes ont pour moi une importance majeure. Ce qui les relie ? simplement leur capacité à scruter l’humain et à y rechercher l’humanité qui se trouve parfois enfouie sous la noirceur d’une âme, la laideur d’un monde ; ainsi que leur exigence de liberté vis-à-vis d’un système politique ou économique, à l’indépendance des uns répond la  dissidence des autres.
Et aujourd’hui leurs regards, leur singularité et leur liberté n’ont pas de prix…
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