Les bruits de São Luís

par notre envoyé spécial au Brésil Neyton Cara

Toute ma vie, j’ai beaucoup aimé ce qu’est étranger.
João Guimarães Rosa (Diadorim)

Le 28 octobre, le Brésil se choisissait un nouveau président, l’occasion pour la presse française de braquer ses projecteurs sur un pays habituellement connu pour son football, son carnaval, sa musique et ses plages de rêve, bref un pays bien sympathique. Or, le nouveau président élu par les Brésiliens à 55 % des voix est tout sauf sympathique : surtout connu pour ses déclarations sexistes, racistes et homophobes, ce nostalgique de la dictature, Jair Bolsonaro, prêtera serment le premier janvier. Sera-t-il en mesure d’appliquer son programme conservateur et néo-libéral ainsi qu’ultra sécuritaire ? L’avenir le dira.

Son élection est en tout cas le symptôme d’un pays qui va mal, ce dont les spectateurs de cinéma pouvaient se rendre compte au vu des films brésiliens arrivés sur nos écrans ces dernières années. Il était tentant de se rendre sur place, et d’y regarder de plus près, avec les yeux de celui qui a vu Les Bruits de Recife ou Le Garçon et le Monde. C’est pourquoi Archimède, ne reculant devant rien, a décidé de m’envoyer enquêter à São Luís. Pourquoi São Luís ? Peut-être parce que cet été, un cinéma de la ville y présentait une rétro Bergman…!

Les Bruits de São LuísSão Luís, 1 200 000 habitants, fondée en 1612 par des Français (d’où son nom), capitale du Maranhão, état de la grande région du Nordeste. Le Nordeste qui est la seule région du Brésil à ne pas avoir placé Bolsonaro en tête au second tour de la présidentielle, peut-être parce que c’est la région la plus pauvre et qu’elle est très dépendante des programmes d’aide fédéraux. Le Maranhão et son populaire gouverneur communiste réélu dès le premier tour avec plus de 60 % des voix. São Luís qui dut sa prospérité aux bateaux négriers qui y débarquaient leurs cargaisons d’esclaves et dont la population reste aujourd’hui largement noire et métissée.

Les Bruits de São LuísJe suis installé dans un hôtel pousada du centre historique de São Luís. Vieille demeure coloniale aux murs recouverts d’azulejos, comme la plupart des habitations anciennes, l’hôtel est à l’image de ce centre-ville : chargé d’histoire, assez délabré et tout à fait charmant. Chaque soir, le centro histórico se remplit de monde et s’anime : des lanchonetes proposent nourriture et boissons à chaque coin de rue, la jeunesse de São Luís s’y retrouve pour écouter de la musique, danser au rythme du tambor de crioula, voir discuter avec les rares gringos voyageant hors saison touristique…

Les Bruits de São LuísIl y a là une salle de cinéma, intégrée à un centre culturel municipal qui comprend aussi un théâtre, une bibliothèque et des espaces pour les écoles de samba ou celles de capoeira. Pas de chance pour moi, c’est la fermeture annuelle du Ciné Praia Grande. Dommage, si j’étais arrivé 15 jours plus tôt,  j’aurais pu assister à la Mostra Internacional de São Luís, festival qui proposait un programme plus qu’alléchant : entre-autres films en compétition  Los silencios, film amazonien  remarqué à Cannes mais non encore sorti en France, Les Garçons sauvages, sorti au Devosge, et un film brésilien, Ferrugem, que le Ciné Praia Grande avait mis en avant : AP gratuite en présence de l’équipe du film, annonces et  compte-rendu dans la presse locale et sur les réseaux sociaux.

Ce cinéma semble miser sur les événements puisque lors des derniers mois, s’y sont enchaînées les rétrospectives : Bergman pour les 100 ans, Kubrick pour les 90 ans et les années 80 (pour leurs 30 ans ?) à noter dans cette dernière rétro, la présence de Faça a coisa certa qu’on avait pu redécouvrir récemment à l’Eldo. Saurez-vous retrouver le titre original sous lequel il est sorti en France ? J’imagine que ce cinéma est un peu à l’écart de l’exploitation habituelle par son statut de centre culturel et ses choix de programmation événementiels et patrimoniaux ainsi que par son fonctionnement : le Ciné Praia Grande n’étant pas ce qu’on appelle un cinéma permanent (quelques séances seulement par semaine et des tarifs très bas voire souvent la gratuité).

Les Bruits de São LuísSi l’on quitte le centre de São Luís, on a toutes les chances de se retrouver dans un quartier pauvre : Anjo da guarda, Villa Embratil, voire dans une favela : Alemão ou Coroadinho. Des petites maisons en briques donnant sur des rues défoncées, quelques petites épiceries mais pas de cinémas dans ces quartiers; pour en retrouver, il faut aller plus loin dans la périphérie, là où sont construits les centres commerciaux en tous points semblables à ceux qu’on connaît en Europe. Ils possèdent tous leurs multiplexes au noms tristement banals : Kinoplex, Cinépolis, Centerplex. On y passe les mêmes films américains qu’au Cap Vert. Pour compléter le tableau, il me reste à signaler qu’il existe deux quartiers résidentiels modernes, Ponte de Areias et Calhau, situés au nord de la ville et séparés du reste de la cité par un fleuve qu’on traverse sur le pont São Francisco.

Les Bruits de São LuísLes plus belles plages étant situées en bordure de ces beaux quartiers, je les ai traversés pour m’y rendre. Tôt le matin, je suis monté dans un bus bondé dans lequel j’étais le seul gringo, le seul blanc, visiblement aussi le seul à aller à la plage. Après avoir passé le pont São Francisco, les passagers, essentiellement des femmes, ont commencé à descendre dans un quartier où il n’y avait que des tours alignées le long du littoral pour profiter de la vue sur mer; tours entourées de hauts murs surmontés de barbelés. Des vigiles en tenue étaient la seule présence humaine visible, assis sous des parasols devant les portails des résidences aux noms exotiques comme Le Biarritz. Entre les tours subsistaient parfois des restes d’habitations anciennes vouées sans doute à la démolition. Ce décor ne pouvait que m’être familier : c’était celui des films de Kléber Mendonça Filho, Aquarius et Les Bruits de Recife. Ce que je voyais, c’était le remplacement en voie d’achèvement d’un quartier populaire par un autre dans lequel se concentrait toute la richesse de la ville et dont le projet impliquait une séparation complète du reste de la cité, abandonné à son sort de pauvreté.

Mais qu’allaient donc faire ces femmes de tous âges descendant du bus et disparaissant rapidement dans ces résidences qui n’étaient visiblement pas faites pour les accueillir ? Là encore, c’est le cinéma qui pouvait me fournir une explication : un thème revient très souvent dans les films brésiliens actuels, c’est le rapport entre les familles aisées et leurs employés de maison. Dans Aquarius et Les Bruits de Récife, mais aussi Une bonne mère, Les Bonnes Manières ou Domingo, les bonnes entretiennent des rapports complexes, ambigus parfois monstrueux avec leurs maîtres et leurs maîtresses. Si l’espace urbain est bien séparé entre riches et pauvres, au sein du foyer des classes aisées il n’en va pas de même, les classes populaires y occupent une place troublante voire malsaine. Chez nous en Europe, il faut sans doute remonter au Journal d’une femme de chambre pour retrouver cette thématique aujourd’hui désuète. Encore que la multiplication des emplois d’aide à la personne pourrait peut-être remettre le sujet au jour… Quoi qu’il en soit, quand je suis descendu du bus au terminus Praia Calhau, j’étais le dernier, la plage était vide et j’ai plongé dans les vagues peut-être sous l’œil d’une femme riche et désœuvrée postée à la fenêtre d’un 30e étage, attendant impatiemment l’arrivée de sa bonne pour rompre cette solitude imposée par la peur de sortir dans la rue là où les pauvres peuvent devenir dangereux.

Cine LumeEn me dirigeant vers le ponto de ônibus afin de reprendre le bus, j’activai le GPS de mon téléphone pour m’assurer que je partais dans la bonne direction et m’aperçus que l’Omniscient Google me signalait la présence à proximité d’un cinéma que je n’avais pas jusque-là repéré : le Cine Lume. L’absence de centre commercial à cet endroit m’intrigua et je décidai d’y faire une petite visite. Situé dans une tour et entouré de quelques commerces le Cine Lume me réservait une surprise de taille : un de mes films préférés de 2018 était à l’affiche! Un film que je pensais impossible de voir sur grand écran dans un autre endroit que l’Eldorado ou les quelques salles comparables en France. Takara a noite em que nadei, ce film franco-japonais quasi muet où l’on suit un petit garçon dans son escapade solitaire pour aller porter un dessin à son papa là où il travaille ; un film d’une simplicité absolue qui m’avait tant ravi. Je ne pus résister à prendre une place d’autant que Tesnota je l’avais déjà vu et le film brésilien Requiem para Sra. J risquait de me poser quelques problèmes de compréhension, mon portugais étant encore hésitant. Dans la salle de taille moyenne et apparemment très récentes il n’y avait guère qu’une dizaine de personnes assez âgées, certaines partirent avant la fin… comme à l’Eldo ! Sur l’écran, le petit Takara lançait des boules de neige pendant que sur la plage de Calhau il faisait 33 degrés…

RoxyQuelque chose m’intriguait. J’avais trouvé les deux cinémas d’art de São Luís ainsi que repéré les multiplexes de la ville. Il me manquait les cinémas du centre-ville. Ils avaient bien dû exister, qu’étaient-ils devenus? En questionnant les passants, « aonde são os antigos cinemas da rua? » j’en trouvai deux situés pas loin de mon hôtel dans la partie commerçante du centre-ville. Le Roxy aujourd’hui laissé à l’abandon dont on me dit qu’il avait été un cinéma de « viados » ?!? Et l’Eden dans l’équivalent de notre rue de la Liberté, devenu lui un magasin de vêtements.

EdenL’Eden est le plus ancien cinéma de São Luís. Il a ouvert ses portes au public pour la première fois le 19 avril 1919. Sa belle façade a gardé sa splendeur d’autrefois avec ses vitraux et ses statues. Cependant, les présentations d’images animées au public sont bien antérieures à cette construction. Dès 1898, le premier appareil de projection arrive d’Europe et fait sensation à São Luís : il s’agit d’un phonoscope Demenÿ (apparemment déjà obsolète à cette date). Il sera suivi de beaucoup d’autres. Les représentations étaient itinérantes, le public louant une chaise dans la salle où se donnait le spectacle.

Tambor de crioulaMais revenons au présent. Hier était un jour férié dans le Maranhão. L’état avait décidé que cette année, pour la première fois, le Dia da Consciência Negra serait férié. Pas sûr que cette mesure très symbolique plaise beaucoup au nouveau président qui considère les nordestins comme des assistés et les descendants d’esclaves comme des moins que rien.

Une tradition reste vivace à Sao Luis, celle des tambor de crioula. Les vendredis soirs, dans les rues du centro histórico, s’allument de petits feux dans des braseros posés sur les trottoirs. Des joueurs de tambour en approchent leurs instruments pour en chauffer la peau. Diogo, jeune professeur rencontré dans la rue et heureux de pouvoir parler français avec moi (il a appris à l’université), m’explique que pendant que les hommes vont jouer du tambour, les femmes danseront après avoir revêtu de longues jupes multicolores. Cette pratique festive peut accompagner des fêtes familiales aussi bien que des événements joyeux : victoire au foot ou électorale (mais pas cette fois ci !). C’est une tradition ancienne mais restée vivaces chez les descendants d’esclaves dont Diogo fait partie.

Les tambours étant chauds, la danse commence mais je ne peux qu’être surpris par la présence de deux hommes parmi les danseuses. J’en fais la remarque à Diogo qui me dit qu’il n’y a pas de problème puisqu’elles ont mis la jupe. L’attitude de ces deux danseurs est très féminine et ils dansent vraiment comme les femmes. Ce à quoi je viens d’assister est assez vertigineux : il y a là à la fois l’affirmation d’une identité noire marquée par l’esclavage et une ouverture à une identité de genre non conventionnelle et très actuelle. Cette synthèse heureuse n’est sans doute pas fréquente si l’on se réfère au vote récent des Brésiliens.

Mais ce que je retiens, c’est cette impression de voir se cristalliser dans une seule scène des temps et des mondes différents. Sans cesse ici j’ai l’impression de passer d’une époque à l’autre, de changer de monde simplement en changeant de quartier. Je ne peux pas ne pas penser à Kleber Mendonça Filho qui arrive si bien dans ses œuvres, à montrer beaucoup plus que ce qu’il filme : filmer une femme âgée dans Aquarius en montrant la jeune fille qu’elle a été. Filmer une rue dans Les Bruits de Recife et montrer comment un passé qu’on croit effacé peut resurgir et conduire au drame. Oui il faut sans doute vivre aujourd’hui au Brésil pour réussir cela.

Je terminerai par l’évocation d’un autre film brésilien : Le Garçon et le Monde. Le pitch n’est pas si éloigné de celui de Takara : un petit garçon part lui aussi à la recherche de son père… Le petit garçon au cours de son périple, découvre successivement la nature sauvage, son exploitation par l’homme, les plantations et l’esclavage, les usines et la pauvreté, la guerre et la dictature, les mégalopoles et les bidonvilles, la consommation reine et les médias aliénants, mais aussi l’amitié, la musique, la joie d’un peuple qui se libère et va de l’avant… le Brésil ?

O menino eo Mundo


Neyton Carà par Neyton Carà. J’aime le cinéma vivant qui raconte des histoires simples et dont les personnages m’accompagnent après la séance pour nourrir mon rapport aux autres et au monde. Je n’aime pas les films narquois, les cinéastes un peu trop roublards et les « thrillers psychologiques ».

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