Suspiria, remake culte d’un film culte ?

Par Moyocoyani

Du Suspiria de Luca Guadagnino on a beaucoup dit qu’il était le remake du classique de Dario Argento. C’est que le terme de remake a intégré le langage commun même des anglophobes, quitte à désigner des réalités très différentes, quand cela fait des années que le mot reboot est employé dans la culture populaire pour désigner un film reprenant les lignes directrices d’un film antérieur, mais pour se les réapproprier entièrement et les pousser dans des directions différentes, au contraire d’un remake où la volonté d’hommage et de reprise serait plus assumée. La distinction reste manichéenne, et n’occulte pas la nécessité d’un discours pour qualifier les liens entretenus par le reboot ou le remake avec l’œuvre dite d’origine, mais dans le cas présent elle permet au moins de dire ceci, le Suspiria de Guadagnino tient bien davantage du reboot que du remake.

Si l’on pouvait voir dans le fait que le film se déroule en automne 1977 (l’année de sortie du premier Suspiria) et qu’il soit tourné au format 35 mm le genre d’hommages attendus par une œuvre nécessairement esclave d’un modèle tenu en si haute estime, on est vite détrompé, Guadagnino profitant de cette année pour nous plonger dans les manifestations berlinoises pour la libération des prisonniers de la Fraction Armée Rouge, et ainsi se doter d’une actualité dont les développements seront communiqués tout au long du film. Par ailleurs, s’il y a bien un trait saillant dans le film d’Argento qu’ont retenu même les spectateurs l’ayant vu il y a des années, c’est son usage d’une photographie stylisée aux couleurs vives, d’un baroquisme viscéral, quand Guadagnino opte pour des images ternes et froides, et suscite l’angoisse par l’intranquillité de la caméra, ses plans souvent fixes mais très changeants et montés de façon saccadée. Là où Argento effaçait les repères pour donner l’impression d’un rêve enchanteur et cauchemardesque, c’est la froide réalité qui est cauchemardesque chez Guadagnino, sans aucun besoin d’onirisme, sinon pour représenter logiquement des mauvais rêves.

Guadagnino ne cherche ainsi pas tant à effrayer qu’à inquiéter, et son Suspiria s’efforce parfois à mettre mal à l’aise, jamais à devenir le film d’horreur que certains ont attendu – la faute en revenant d’abord au marketing qui l’avait vendu comme une sortie d’Halloween. Au risque de ne plus plaire quand enfin il bascule dans le gothique et le gore, dans des séquences qui m’ont ennuyé plutôt qu’elles n’ont suscité malaise ou rires, peut-être parce qu’une somnolence commençait à s’installer. Avant cela, son surnaturel (Suspiria reste un film de meurtres et de sorcières) n’en est que plus unheimlich : insidieuse, la magie féminine provoque une constante « inquiétante étrangeté », pouvant se manifester à tout moment, en toutes choses et sous toutes les formes, jamais vraiment inattendue, et paradoxalement jamais parfaitement prévisible. Exactement comme les personnages féminins, les danseuses et leurs maîtresses, que l’on saisit grossièrement assez vite, mais dont de nombreux recoins nous restent cachés – et nous resteront cachés, pour leur laisser une part d’inconnaissable plutôt que d’en faire des personnages-fonction.

Les sorcières ont cependant une fonction prégnante, celle de dire quelque chose sur le féminisme, le matriarcat et/ou la maternité. La première fois qu’on les voit réunies, on les découvre vaquant à leurs activités quotidiennes dans le grand appartement qu’elles partagent, et élisant démocratiquement la directrice de la compagnie. Au lieu de sorcières en chapeau pointu et en longues robes noires, on découvre une communauté de femmes indépendantes, portant des pantalons, fumant, prenant des décisions, partageant tout, acceptant toutes les couleurs de peau, aussi libres qu’elles peuvent l’être dans leur cage à l’abri du patriarcat blanc capitaliste, et semblant guider les filles dont elles ont la charge vers la même indépendance d’esprit par la danse, véritable école de sorcellerie dans l’apprentissage d’un rituel plongeant ses autrices au plus profond d’elles-mêmes, puisant la liberté dans l’essence du féminin débarrassé des oripeaux d’une société pervertie. On sait d’ailleurs combien la sorcière est une figure féministe forte, que des études dépeignent comme historiquement ostracisée à cause de cette indépendance des règles patriarcales et des lois communes, au point que l’on entend régulièrement des militantes clamer qu’elles sont des sorcières. Un parallèle qui n’a pas échappé à Guadagnino, tant il multiplie les symboles les plus volontairement stéréotypés de la féminité. C’est d’ailleurs Tilda Swinton qui, en plus d’incarner Madame Blanc, joue le Docteur Josef Klemperer, qui tente de comprendre ce qui se passe dans l’école. Que le seul personnage masculin important de ce Suspiria, cet investigateur qui est bien plus témoin que menace pour la société féminine, soit au fond lui-même une femme, n’est assurément pas qu’une plaisanterie de casting.

Je n’ai pourtant pas compris ce que Gudagnino tentait d’exprimer par ces images du féminin. Peut-être s’agit-il de dresser un portrait nuancé du féminisme, avec ses manipulatrices hystériques et androphobes (Markos) et ses personnes solidaires, fortes et ouvertes (Blanc), le mâle étant condamné à l’observation lointaine d’une division dont il n’a pas la légitimité de se mêler. Le genre de discours théorique très dense qu’il est évidemment délicat de tenir quand on est soi-même un « white male » sans friser la misogynie ou s’exposer à en être accusé – ce qui n’a pas manqué. Je suis pourtant certain que l’on pourrait avec la même pertinence, en détournant les mêmes preuves flagrantes, voir dans Suspiria l’un des films les plus féministes jamais réalisés. Soit il joue sur la lisière parfois délicate entre misogynie et féminisme, soit il est simplement confus, soit j’ai été bêtement aveugle à son sens (ce qui n’est pas la proposition la moins probable des trois). Mais quand Guadagnino lui-même déclare avoir réalisé un film « sur la culpabilité et la maternité », thème que je peux voir dans un film sur la Mater Suspiriorum dont le personnage principal fuit une mère mennonite, je peine à percevoir ce qui le rendrait plus central que la représentation omniprésente du matriarcat, dont j’aurais pensé qu’il était prépondérant dans le discours du réalisateur. Alors que le propos m’enthousiasmait pendant la première moitié, sa confusion a beaucoup participé à me décevoir au fur et à mesure que je comprenais que je ne comprendrais pas.

C’est qu’en quittant régulièrement la perspective de Suzy Bannion, la protagoniste déclarée de Suspiria, pour l’une de ses camarades (Mia Goth, récemment vue dans High Life), un psychiatre, Mme Blanc ou « les sorcières », on est moins impliqués émotionnellement dans les personnages que l’on nous présente, et la certitude initiale que les sorcières en sont bien ôte très vite à Suspiria tout mystère, toute question que l’on pourrait vraiment se poser sur la progression de l’intrigue, sinon un plat « Que va-t-il se passer ? », impersonnel et peu enthousiasmant. Quand en plus on sait que le discours ne va pas s’éclaircir, on peut commencer à en trouver les deux heures et demie longuettes.

Ainsi, Suspiria semble donner tout ce qu’il a trop vite. Les sorcières comme communauté, avec d’intenses querelles de pouvoir internes, la certitude du surnaturel, le casting qui était l’un de ses meilleurs arguments de vente (notamment Dakota Johnson, déjà vue dans A Bigger Splash, et la récurrente et géniale Tilda Swinton), et même les scènes les plus intenses du film, ses danses, dont Guadagnino parvient à saisir l’énergie magique et la vitalité férale pour nos plus profondes délices.

Quand Guadagnino avait optionné Suspiria, il en avait confié la réalisation à David Gordon Green, avant de le prendre lui-même en charge après le départ de celui qui au même moment sortira son Halloween, reboot du deuxième opus de la saga mythique de Carpenter. Il est d’autant plus intéressant d’opposer les deux films que Halloween, après cinq premières minutes assez impressionnantes, s’enferme dans tous les pièges que l’on pouvait redouter, l’hommage à Carpenter, le besoin d’offrir une suite à l’opus de 1978, la nécessité de relancer la franchise… pour un résultat d’une effroyable banalité. Guadagnino au contraire coupe les points avec Argento et parvient à une certaine imprévisibilité, même s’il échoue à mon avis à embarquer assez le spectateur pour que cette imprévisibilité le saisisse. Son Suspiria paraît de bout en bout libre d’exprimer ce qu’il veut de la manière qu’il veut, au point qu’il soit impossible de déceler à la fin s’il envisage des films sur les autres mères (Inferno, mon préféré, et le beaucoup plus récent La Troisième Mère).

Comme réappropriation authentique d’un classique de l’histoire du cinéma, pour la curiosité de sa représentation du féminisme et de l’utilisation du cadre berlinois de 1977, pour la force de ses deux premières scènes de danse, Suspiria est profondément digne d’intérêt. Pour autant, je ne l’ai recommandé qu’à celles de mes amies qui s’intéressent au militantisme féministe (aussi pour qu’elles m’aident à comprendre ce que Guadagnino veut dire), pas aux aficionados du giallo, de l’horreur ou simplement de cinéma fort. Il me semble donc qu’il faut aller voir Suspiria si l’on est prêt à enquêter pendant deux heures et demie sur sa démarche, à démêler ce qui tient d’une vision forte du monde, de la prétention intellectuelle, de la maladresse peut-être, aucun autre motif ne pouvant probablement rendre l’expérience tout à fait satisfaisante.

N.B. : le jeudi 13 décembre à 20 heures, c’est le Suspiria de Dario Argento qui a été projeté dans le cadre de la Carte Blanche Lycéens, une jolie manière de revoir ce classique sur les grands écrans – ou de le découvrir dans les meilleures conditions possibles.

Se pose alors la question de savoir s’il faut avoir vu le film d’Argento pour apprécier son reboot par Guadagnino. À la manière de The Thing, d’Invasion of the Body Snatchers, de The Fly et de quelques autres, Guadagnino se réapproprie si personnellement l’intrigue et les thèmes du film qu’il vaut mieux le voir sans aucun souvenir du film original plutôt que de les opposer constamment au cours du visionnage. À la différence des autres, le Suspiria de Guadagnino reboote cependant un film absolument culte, bien plus que le nouveau film ne le sera sans doute jamais. Il sort admirablement de tout rapport de sujétion au maître, mais une bonne digestion des deux œuvres ne peut que nourrir des comparaisons fertiles pour comprendre la deuxième.


Moyocoyani par Moyocoyani. En sachant que parmi mes films préférés on compte des réalisations de Kurosawa et des frères Coen, de Terrence Malick et de Christopher Nolan, de Fritz Lang et de Carpenter, de Lynch et de Cronenberg, et même de Kitano ou Godard et de Villeneuve ou Tarantino, sans oublier quelques films d’animation états-uniens ou japonais, on pourrait avoir l’impression d’un certain éclectisme. J’y vois plutôt la cohérente passion pour le cinéma revendiqué comme une expérience totale, pour les productions parfaitement maîtrisées en vue d’un résultat marquant l’âme et la rétine, pour les films qui méritent qu’on leur consacre quelques heures d’une vie pourtant courte.

 

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