Voyage à Yoshino

par Air C

Les premières images de Voyage à Yoshino, initialement nommé Vision, nous immergent au cœur de la région natale de Naomi Kawase, dans la province de Nara. La lumière traverse de ses rayons les ramages de la forêt théâtrale, un cri d’oiseau lui fait écho. Un homme arme son fusil, met en joue et c’est terrible. Vient ensuite l’ascension : par-delà les fougères et les rivières, par-delà les chemins et les temples, par-delà les ramages, plus haut que la canopée. Puis c’est une femme et son reflet dans la vitre du train qui troue la nuit. Elle sourit à la jeune fille qui l’accompagne dans sa quête d’une plante légendaire. Bientôt elles rencontreront Tomo, l’homme qui coupe à la hache le tronc des arbres, mais aussi celui qui observe, qui écoute et qui prie. Il a pour voisine une femme à l’âge sporadique.

Alors que Naomi Kawase se rapproche des centres d’art contemporain son cinéma construit sa propre structure narrative. Les frontières se brisent, du temps, de la vie et de l’espèce, et le récit se ramifie au sein de la forêt matricielle. Les liens se créent dans l’instant suspendu et chacun reconstitue, dans le flou d’une silhouette, dans l’ombre d’un sentiment ou la magie d’un instant, le semblant de sens qui donnera sa puissance à la vision, libérée de son ancestrale condition. Sa caméra sait voir l’air et les plantes, la pluie et le feu. Elle capte la lumière en ses fils les plus fragiles, silencieuse et discrète.

Le mont Yoshino est classé au patrimoine mondial de l’Unesco pour sa forêt et ses temples. Sa montagne est considérée comme sacrée et fait l’objet de cultes shintoïstes, rejoints par un bouddhisme arrivé de Chine. Elle est aussi le centre du Shingon, école ésotérique qui suggère un sens caché derrière la surface des choses. Son réseau de chemins forestiers a été parcouru depuis plus de 997 ans par des moines et des ascètes et maintenant par des touristes. Le site est aussi réputé dans les guides de voyage pour ses milliers de cerisiers sakuras dont la floraison s’étage en vagues roses sur plusieurs semaines. Ces livres-là ne parlent pas de la plante secrète qui donne une autre vision. Sans doute faut-il avoir grandi dans les replis de ses monts pour lui donner naissance. On dit aussi qu’à Nara les cerfs et les biches fréquentent les temples et symbolisent la pureté de la forêt.

Masatoshi Nagase est autant mutique et fatigué que dans Les Délices de Tokyo et se laisse à nouveau fléchir vers le sourire que lui apportent les rencontres de personnages un peu sauvages au passé mystérieux. Juliette Binoche, au visage lisse et sans fard, éclaire de sa sereine confiance les ombres dont elle n’est pas exempte cependant. Les acteurs ne semblent pas avoir besoin de jouer pour incarner leurs personnages, touchants de gentillesse et d’acceptation, attentifs à la lecture des signes qui les guident vers une compréhension du monde.

Le film a été présenté en avant-première cet été à la Cinémathèque de Paris et le Centre Pompidou accueille en novembre Naomi Kawase et Isaki Lacuesta dans le cadre des Cinéastes en correspondance et en écho aux manifestations de Japonismes 2018 organisées pour le 150e anniversaire du Traité de paix, d’amitié et de commerce entre la France et le Japon. Sept lettres filmées seront présentées ainsi qu’une exposition d’installations inédites. Une masterclass animée par Olivier Père, directeur d’Arte France Cinéma, sera diffusée le 24 novembre 2018 à 17 h à cette adresse en amont de la sortie nationale du film le 28 novembre.

Parmi les nombreuses questions soulevées par ce film reste celle du titre, Vision, inscrit en lettres européennes sur les premières images et traduit par Voyage à Yoshino qui rappelle Le Voyage de Chihiro. Est-ce un hommage à Miyazaki ou bien à Ozu dont on peut voir en ligne le fondateur Voyage à Tokyo ? Cela dépend si l’on s’attache aux thèmes traités ou bien à la place de la caméra qui filme parfois la forêt comme une scène de théâtre classique.


Air C par Air C. Je ne suis pas allée très souvent au ciné ailleurs qu’à l’Eldo. Je n’ai pas vraiment de réalisateur préféré. Beaucoup me touchent. Je préfère en général les petits films. J’aime quand les images sont belles et bien rythmées, avec des atmosphères, de la vivacité et de l’humour. J’aime quand les histoires montrent des gens simples, d’ici ou d’ailleurs. Un best of ? Jarmush, Gondry, Kawase, peut-être. Mais tant d’autres encore.

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