La Lettre d’Archimède # 97

L’actualité de l’Eldo vue par un spectateur


lettre972 mars 2017

Sommaire : Moonlight. Lumière ! Gimme Danger. Le film mystère # 97. La solution du film mystère # 96. En bref et en vrac. Prochains rendez-vous à l’Eldo.

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Certains d’entre vous se sont étonnés, voire inquiétés, de l’absence de lettre depuis fin janvier. Je les remercie et m’excuse de ne pas avoir répondu à tous. Cette interruption, involontaire et imprévue, m’a empêché de vous conseiller de voir American Honey d’Andrea Arnold, Gimme Danger de Jim Jarmusch ou The Fits d’Anna Rose Holmer, tous trois malheureusement déjà sortis du programme. Le mois de mars s’annonce très chargé à l’Eldorado avec des films de Hong Sang-soo (Yourself and Yours), de Kiyoshi Kurosawa (Le Secret de la chambre noire), de James Gray (The Lost City of Z), d’Aki Kaurismaäki (L’Autre Côté de l’espoir), et d’Arnaud des Pallières (Orpheline), sans compter les petites surprises que les programmateurs ont dénichées. En attendant de les découvrir et de vous parler de Certaines femmes de Kelly Reichardt et, peut-être, de La Femme qui est partie de Lav Diaz (toujours à l’affiche) ou du deuxième volet de la rétrospective consacrée à Akira Kurosawa, vous trouverez ci-après trois textes que j’aurais dû vous envoyer en février, deux de Moyocoyani — sur Moonlight avant qu’il ne soit oscarisé et Gimme Danger alors qui était encore à l’affiche — et mon opinion sur Lumière !

Moonlight

moonlight

un film de Barry Jenkins

Moonlight appartient aux grandes surprises de la saison cinématographique : ce petit film relativement indépendant racontant, sur trois périodes de sa vie, d’un jeune noir en mal de repères dans le Miami contemporain ressemblait davantage à la caution moral que les festivals nominent parfois pour se donner bonne conscience qu’à un challenger sérieux aux grosses productions du moment. Son succès populaire retentissant, son obtention du Golden Globe du meilleur film dramatique couplée à sa multi-nomination aux Oscars, ont ainsi quelque chose de rassurant sur l’état du cinéma (et du public) actuel.

Les noms de ses producteurs suffisent cependant à attiser une puissante curiosité : A24 (dont American Honey vient de sortir également) et surtout l’excellente société de Brad Pitt Plan B Entertainment (qui s’est illustré sur des films aussi marquants que The Tree of Life, Killing Them Softly, Selma et bientôt The Lost City of Z) faillissent rarement à faire la monstration d’un humanisme authentique dans une forme ambitieuse, de sorte que le film de Barry Jenkins s’inscrit parfaitement dans ce projet audacieux, tant thématiquement qu’artistiquement.

Barry Jenkins prouve que l’on peut réaliser un film sur un noir d’une banlieue de Miami peuplée de dealers et de camés, a fortiori sur un noir cherchant à se définir tant psychologiquement que sexuellement, et découvrant son homosexualité, sans dramatiser à outrance, sans grande catastrophe raciste ou homophobe, sans guerre des gangs et sans un didactisme malvenu qui aurait nui à l’efficacité et à l’émotion suscitée par les images de ce parcours, tourmenté mais finalement ordinaire.

C’est ainsi quand Moonlight parle le moins qu’il est le plus beau, et Jenkins l’a bien compris, en livrant des dialogues maladroits, redondants, plats, où les personnages n’expriment que leur incapacité à communiquer oralement, et qui mettent en valeur les attitudes, les regards, les démarches, riches de sens et auxquels le film doit de véritables moments de grâce, de la mémorable scène où Chiron apprend à nager au silence final. Cela n’est naturellement possible que par une direction d’acteurs toute en finesse d’acteurs remarquables, parmi lesquels étincellent Marhershala Ali (récemment vu dans House of Cards et Luke Cage) et Trevante Rhodes, précisément grâce au contraste entre leur statut de dealer et la prestance physique menaçante qu’elle implique et l’immense tendresse qu’ils sont capables de véhiculer.

Moyocoyani

Lumière !

lumiere

un film de Thierry Frémaux

Qui a inventé le cinéma ? À cette question, vous répondrez surement « les frères Lumière ». Si la réponse est évidemment plus complexe, il faut reconnaître qu’Auguste et Louis Lumière ont joué un rôle primordial dans l’histoire du septième art. Étonnamment, si le nom des deux frères est connu de tous, les films Lumière le sont moins, et l’idée d’en compiler quelques-uns pour une diffusion en salle est donc une excellente initiative. Projetés au rythme de seize à dix-huit images par seconde, les dix-sept mètres de pellicule se transforme en « vues » d’environ cinquante secondes qui ont été superbement restaurées et numérisées. Lumière ! réunit cent huit des mille quatre cent vingt-trois films répertoriés dans le catalogue Lumière (1905), ce qui donne un long métrage d’une durée raisonnable (1 h 30). S’y côtoient « classiques » comme L’Entrée d’un train en gare de La Ciotat, deux versions de L’Arroseur arrosé, les trois de La Sortie des usines Lumière, et vues plus rares de Louis Lumière ou des opérateurs Alexandre Promio, Charles Moisson, Félix Mesguich, Francesco Felicetti, , Gabriel Veyre…

J’ai été fasciné par ces très courts métrages dont la restauration et la projection sur grand écran livrent tous les détails captés, parfois frusté par leur durée et l’impossibilité de revoir certains d’entre eux immédiatement. La qualité technique de l’image, la définition et la profondeur de champ entre autres, impressionnent encore, cent vingt ans après. Il y a aussi la composition, héritée de la photographie, parfois étonnamment sure quand je songe que le Cinématographe Lumière n’avait pas de viseur. Probablement, aussi, je m’attendris sans le vouloir à la vue de personnes qui me sont inconnues et qui ont disparu depuis longtemps, mais qui bougent, s’amusent ou travaillent, badaudent ou badinent… L’intensité de la redécouverte des rues, des vêtements, des mœurs est sans commune mesure avec ce que je ressens à la vue des clichés photographes ou des peintures de l’époque, ni même à celle des reconstitutions cinématographiques d’aujourd’hui. Il est sans doute regrettable que certains aspects de la production Lumière soient absents, mais une sélection est toujours critiquable — un second film, déjà prévu, comblera peut-être les lacunes.

La production Lumière s’étale de 1895 à 1905, et, pendant cette période, techniques, productions et public cinématographiques changent beaucoup. La surprise de « la photographie animée » s’estompe vite, et, si les Lumière restent fidèles aux contraintes de leur Cinématographe, d’autres enrichissent le cinéma naissant avec la couleur, le son, le montage… Certains de ceux qui ne s’appellent pas encore cinéastes s’interrogent sur les possibilités, en particulier narratives et documentaires. De nouveaux métiers sont créés dans la production, la distribution ou l’exploitation, notions elles-mêmes à définir. Quant aux bourgeois du XIXe siècle, ébahis par la nouveauté technologique, ils sont remplacés au début du XXe siècle par un public populaire qui découvre actualités et comédies dans les cafés et lieux publics. Le commentaire de Thierry Frémaux passe sous silence tout cela, jouant sur la nostalgie sans essayer de nous faire comprendre ce que la nouveauté que représentait ces vues — à peine indique-t-il que, pour une vue, ce n’est pas le sujet filmé mais la captation du vent dans un feuillage qui semblaient formidablement novateur au spectateur des débuts. De même, s’il est question à plusieurs moments d’un cahier des charges imposé aux opérateurs, nous n’en connaîtrons pas les détails. Prédécesseurs et contemporains des Lumières sont rarement évoqués — Edison est cité trois fois, mais deux de manière très négative —, et le recours aux successeurs (Ford, Eisenstein, Kurozawa, Ozu, Cameron…) ne sert qu’à confirmer que les Lumière ont tout inventé. La beauté et la richesse de l’image m’a fait heureusement oublier ce panégyrique partial, parfois inexact et flagorneur, alourdi par le choix douteux de pièces orchestrales de Saint-Saëns. Lumière ! n’essaie pas de nous faire comprendre les raisons du succès du Cinématographe, ce que cet appareil a pu apporter à ses contemporains, il affirme d’autorité et sans nuance le génie des deux frères. Un film à voir absolument, sans nul doute, mais à écouter avec circonspection.

Archi

Gimme Danger

gimme_danger

un film de Jim Jarmusch

Face à un documentaire, je me demande toujours quelle est sa légitimité cinématographique, ce qui justifie qu’il soit réalisé pour les salles obscures et donc diffusé de manière payante plutôt qu’à la télévision. Ce qui, en l’occurrence, distinguerait Gimme Danger de n’importe quel autre documentaire sur Iggy Pop et les Stooges.

Or ce qui attise naturellement la curiosité pour Gimme Danger en particulier, et ce qui explique sans doute qu’il ait été projeté, hors compétition, au dernier Festival de Cannes, tient dans le nom de son réalisateur. Non seulement Jim Jarmusch connaît personnellement Iggy Pop depuis des années, au point de le faire jouer dans Dead Man et l’un des court-métrages de Coffee and Cigarettes (l’excellent Somewhere in California, avec Tom Waits), mais le goût musical, éclectique et pointu, qu’il manifeste dans tous ses films, garantit la sincérité d’une telle production.

À première vue, la réalisation de Gimme Danger est très classique : des interviews contemporaines des membres des Stooges, relatant chronologiquement l’histoire du groupe, de l’obsession d’Iggy Pop pour les textes en moins de 25 mots à sa reformation en 2003, sont présentées en alternance avec une très riche compilation d’images d’archives, ainsi que quelques illustrations des propos des personnes concernées (des images des groupes et films mentionnés). À ces valeurs d’images très traditionnelles, Jarmusch ajoute de courtes séquences d’animation pour montrer avec humour et expressivité des événements liés aux Stooges dont on n’a pas d’autre représentation, ainsi que des extraits, cette fois motivés par sa perception subjective, de films auxquels ce qui est narré le fait penser, en particulier plusieurs vidéos des Marx Brothers, dont l’apparition inattendue est naturellement agréablement surprenante.

C’est peut-être dans les détails que Gimme Danger est pourtant le plus remarquable, dans des éléments qui sont loin de sauter aux yeux et qui pourtant en font un documentaire éminemment recommandable. D’abord, la relation des faits est d’une clarté irréprochable, en termes de temps et d’espace, de rencontres, de découvertes et de technique musicale. Les noms propres sont nombreux, certains (Warhol, Bowie, …) bien plus connus que d’autres, mais il n’y a aucune épate et aucun snobisme dans Gimme Danger : tous sont cités avec le plus grand naturel, comme si leur mention à ce moment précis était nécessaire, et cette précision réjouira les connaisseurs sans céder à un name dropping qui épuiserait ceux qui ne le sont pas. Et il en va de même pour les dates, juste assez nombreuses pour que le spectateur se représente bien les choses, ainsi que pour la technique musicale, qu’il ne s’agit pas d’occulter pour satisfaire le public le plus large possible, ni de placer au premier plan au risque de l’hermétisme.

L’authenticité de la démarche de Jarmusch est ainsi le plus grand atout de Gimme Danger : le spectateur n’est pas écrasé hautainement ou caressé dans le sens de son ignorance, et les Stooges eux-mêmes sont écoutés et filmés avec humilité et simplicité, dans des lieux et des tenues courantes, sans qu’on cherche à extirper d’eux la petite anecdote croustillante ou scabreuse, le petit détail inédit, qui donnerait au documentaire l’image sérieuse d’une enquête alors qu’il ne s’agirait que de sensationnalisme. Au contraire, on n’entend jamais de journaliste ou de critique musical, ni même Jarmusch lui-même, dont on croit seulement percevoir deux ou trois fois le rire, les commentaires du film, y compris les voix off, étant exclusivement celles des Stooges eux-mêmes.

La profonde humanité de cette démarche fait autant, sinon plus, que les extraits de chansons ou le rappel de l’importance fondamentale du groupe dans l’histoire du rock, pour partager avec le spectateur le mot d’ordre du film, « Stooges forever! ».

Moyocoyani


Le film mystère # 97

plan de Moonlight de Barry Jenkins, toujours à l’affiche à l’Eldorado, ne vous a-t-il pas fait penser à celui du film mystère, dont j’ai extrait le photogramme ci-dessous ? mystery97Pour jouer, envoyez le titre du film mystère et de son réalisateur par courrier électronique à l’adresse archimede@cinema-eldorado.com ou déposez la réponse en indiquant le numéro du film mystère, votre nom et des coordonnées (de préférence une adresse électronique) dans l’urne située dans le hall de l’Eldorado avant le dimanche 5 mars minuit. Exceptionnellement, deux bulletins seront tirés au sort parmi les bonnes réponses et feront gagner deux places de cinéma à chacun de leur auteur. Bonne chance !


La solution du film mystère # 96

mystery96

Personne n’a reconnu Krach (2010) avec Gilles Lellouche (au premier plan, légèrement flou mais reconnaissable), Vahina Giocante et Joffrey Verbruggen. Ce n’est pas moi qui vous reprocherais de ne pas connaître ce film de Fabrice Genestal, ou de l’avoir oublié. Les deux places sont remises en jeu pour le nouveau film mystère que je suppose plus connu.


En bref et en vrac

  • Actuellement, à l’accueil de l’Eldo, préventes pour les séances spéciales de La Philo vagabonde (6/03), Inspecteurs du travail, une rencontre (7/03), et Un paesa di Calabria (10/03).
  • Attention ! Dernières séances de Le Bal des lucioles et autres courts, Corniche Kennedy, Lumière ! et Le Voyage en ballon.

Prochains rendez-vous à l’Eldo

Mars

  • Samedi 4, 9 h : Atelier cinéma, niveau 2 : Spécial court-métrage (20 € ; inscription obligatoire).
  • Lundi 6, 20 h 15 : projection de La Philo vagabonde en présence de Pierre Ancet, universitaire, et Luc Strenna, philosophe.
  • Mardi 7, 20 h : projection d’une version inédite d’Inspecteurs du travail, une rencontre en présence du réalisateur Jean-Pierre Bloc et de deux inspecteurs du travail.
  • Vendredi 10, 20 h 15 : projection d’Un paesa di Calabria en présence de Jean-Pierre Cavalié.
  • Lundi 13, 20 h 15 : projection en avant-première d’Orpheline en présence du réalisateur Arnaud des Pallières.
  • Jeudi 16, 20 h : Carte blanche lycéens : projection d’A Touch of Sin, présentée et suivie d’une discussion.
  • Jeudi 30, 20 h 30 : La Cinématek de MrDuterche : projection de Frankenhooker (entrée libre).

 

Moonlight (États-Unis ; 2016 ; 1 h 51 ; couleur, 2.35:1), écrit et réalisé par Barry Jenkins d’après une histoire de Tarell Alvin McCraney, produit par Dede Gardner, Jeremy Kleiner et Adele Romanski. Musique de Nicholas Britell, image de James Laxton, montage de Joi McMillon et Nat Sanders, casting de Yesi Ramirez. Avec Mahershala Ali (Juan), Alex Hibbert (Little), Janelle Monáe (Teresa), Naomie Harris (Paula), Jaden Piner (Kevin à 9 ans), Ashton Shanders (Chiron), Jharrel Jerome (Kevin à 16 ans), Trevante Rhodes (Black), André Holland (Kevin). Distribué par Mars Film, sortie française : 1er février 2017. AFCAA Awards du meilleur film, du meilleur réalisateur, et du meilleur second rôle (M. Ali) 2016 ; Oscars du meilleur long métrage de l’année, de la meilleure performance d’acteur dans un second rôle (M. Ali) et du meilleur scénario adapté 2017 ; Golden Globe du meilleur film (drame) 2017 ; Screen Actors Guild Award du meilleur acteur dans un second rôle (M. Ali) 2017 ; AACTA Award de la meilleur actrice dans un second rôle (N. Harris) 2017 ; AFI Award du meilleur film de l’année 2017…

Lumière ! (France ; 2016 ; 1 h 30 ; noir et blanc, couleur, 1.33:1), réalisé par Thierry Frémaux, produit par Bertrand Tavernier et Thierry Frémaux. Musique de Camille Saint-Saëns, montage de Thomas Valette et Thierry Frémaux. Avec Auguste Lumière, Louis Lumière, Martin Scorsese et la voix de Thierry Frémaux. Distribué par Ad Vitam, sortie française : 25 janvier 2017.

Gimme Danger (États-Unis ; 2016 ; 1 h 48 ; couleur, noir et blanc, 1.85:1 ; 5.1), écrit et réalisé par Jim Jarmusch, produit par José Ibáñez, Carter Logan et Fernando Sulichin. Image de Tom Krueger, montage d’Affonso Gonçalves et Adam Kurnitz. Avec Iggy Pop, Ron Asheton, Scott Asheton, James Williamson, Steve MacKay, Mike Watt. Distribué par Le Pacte, sortie française : 1er février 2017. Critics Choice Documentary Award du sujet de documentaire vivant le plus convaincant (I. Pop) 2016.

Dans la prochaine lettre, sous réserve : Certaines femmes de Kelly Reichardt.

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Cinéma Eldorado
21, rue Alfred de Musset / 21 000 DIJON
Divia : liane 5 et ligne 12 — Station Vélodi à proximité
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