Anatahan

par Archimède

Après nous avoir proposé Morocco (1930) dans son cycle d’été, l’Eldorado nous permet de découvrir l’ultime œuvre de Josef von Sternberg, Anatahan, son « meilleur film » écrira le cinéaste dans son autobiographie, De Vienne à Shanghai (1965). Tourné à Kyoto de décembre 1952 à février 1953, Anatahan sort initialement en juin 1953 au Japon, en mai 1954 aux États-Unis et en mars 1956 en France. Plus tard, Sternberg demande au directeur de la photographie Okazaki Kozo de tourner quelques images inspirées de La Grande Vague de Kanagawa de Hokusai et des estampes érotiques de Suzuki Harunobu pour remplacer certains plans dans un nouveau montage effectué en 1958. C’est cette dernière version, réputée être la plus fidèle aux intentions du cinéaste et qui a été restaurée en 2016, qui sera au programme de l’Eldorado à partir de mercredi prochain.

Keiko Kusakabe, la « Reine des abeilles » (Akemi Negishi)

À l’origine du film, il y a un épisode de la Seconde Guerre mondiale, l’histoire d’un groupe d’une trentaine de naufragés japonais, pêcheurs ou militaires, réfugiés sur l’une des îles Mariannes, Anatahan. Ce n’est qu’en 1951 que ces rescapés acceptèrent de croire en la reddition de leur pays et que la vingtaine de survivants du groupe initial quitta l’île. La presse japonaise s’intéressa beaucoup à cette affaire, particulièrement au rôle joué par l’unique femme du groupe, Kazugo Higa qui enflamma l’imagination : elle fût parfois décrite comme une amazone menant les hommes au combat, possédant un harem masculin ou responsable de la mort de quelques-uns de ses compagnons. Pour tenter de rétablir la vérité de ce qu’il avait vécu, l’un des naufragés, Michiro Maruyama, écrivit deux ouvrages, mais le romanesque est toujours plus séduisant.

Josef von Sternberg a déclaré que l’envie de faire un film sur l’histoire d’Anatahan lui serait venue en lisant quatre lignes dans un article du New York Times qui relataient les faits. Le cinéaste avait envie de travailler au Japon, pays dont il affectionnait particulièrement la culture, dès les années trente, mais la guerre avait bouleversé ses projets. Il se documenta sur l’affaire, fit traduire les articles de la presse nippone, les ouvrages de Kazugo Higa, et rencontra ce dernier. Anatahan n’est néanmoins pas une reconstitution fidèle des événements, reproduire exactement le réel n’ayant jamais été le but du cinéaste. Il pousse l’antiréalisme jusqu’à construire une jungle de pacotille en studio, à choisir des acteurs pour leur physique plutôt que pour leurs talents, à les vêtir d’habits qu’ils ont confectionnés eux-mêmes et qui ne tiendraient pas une journée dans les conditions de vie sur l’île, et à utiliser des jouets pour figurer les bateaux. Si réel il y a, il est à chercher dans la description des émotions et ce qu’il nous montre de l’âme humaine, surtout quand l’image renvoyée au spectateur n’est pas celle que celui-ci désirerait voir.

Libre comme il ne l’a presque jamais été, Sternberg pousse le travail de la forme comme il ne l’a jamais fait, apparentant cette œuvre plus à l’avant-garde qu’au film hollywoodien de l’époque, jusqu’à désamorcer tout suspense, préférant faire défiler une suite de tableaux que nous raconter un roman d’aventure trépidant. Si vous avez encore Morocco en tête, vous retrouverez toutefois de nombreux points communs entre les deux films dans les choix visuels, sonores ou narratifs, prouvant qu’Anatahan n’est pas une œuvre exceptionnelle dans la filmographie de Sternberg, mais en est plutôt sa quintessence.

Anatahan (exploité aussi sous les titres The Saga of Anatahan, ou, en France, Fièvre sur Anatahan ; Japon ; 1953 ; 1 h 32). Réalisé, écrit et photographié par Josef von Sternberg, d’après le livre de Michiro Maruyama et Younghill Kang. Avec Akemi Negishi, Tadashi Suganuma, Shoji Nakayama… et la voix Josef von Sternberg. Version de 1958.

Reprise en version restaurée le 5 septembre 2018
Soirée avec une introduction par Maël, projection suivie d’une discussion en salle animée par Maël et Archimède le vendredi 7 septembre

Archimède par Archimède. Je suis spectateur de l’Eldorado depuis 1982 — de manière discontinue certes, n’ayant pas toujours été assidu, fidèle sans être exclusif —, et bénévole depuis quelques années. Mes goûts sont éclectiques, et, refusant toute catégorisation, je peux aller voir avec (presque) les mêmes enthousiasme et curiosité un documentaire chinois de plus de huit heures ou un blockbuster hollywoodien décérébré, un chef-d’œuvre du muet ou une série Z mal fichue. Seuls défauts d’un film que je je trouve rédhibitoires, les lieux communs qu’ils soient intellectuels ou esthétiques, à moins, bien entendu, de les détourner. Et je suis forcé d’admettre que, plus je prends de l’âge, plus le cinéma que j’apprécie est programmé dans la salle de la rue Alfred-de-Musset. Quant à mon surnom, il m’a été attribué à cause non de mes vices mais d’une prétendue ressemblance tant physique que morale avec le vieil hibou de Merlin l’Enchanteur par un Liégeois qui, je le présume du moins, n’avait pas digéré le sac de sa ville par les Bourguignons en 1468.

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