Capsule temporelle # 1

Septembre 1898

L’amateur de spectacles de type cinématographe — on ne dira pas cinéphile avant une vingtaine d’années — n’avait pas toujours l’occasion de s’adonner à sa passion dans le Dijon de 1898. Heureusement pour lui, vers la mi-août, le Cinématographe Morand s’était installé à l’Exposition universelle et internationale qui se tenait aux alentours du rond-point du Parc. La concurrence était rude : le village noir (un zoo humain avec ses 150 Soudanais), le palais mauresque et la reconstitution d’une rue marocaine,, le panorama des mines d’or du Transvaal, les couveuses d’enfants avec ses bébés vivants, les rayons X (dont la découverte avait été publiée par Röntgen le jour même de la première projection au Grand Café du Cinématographe Lumière, le 28 décembre 1895) ou le palais des glaces, sans compter les fontaines lumineuses en soirée ainsi que les concerts vocaux et les grands bals populaires à l’occasion.

Baraques foraines de l’Exposition universelle de Dijon

Néanmoins, si nous en croyions ce qui est écrit dans Le Progrès de la Côte-d’Or, il semblerait que « le cinématographe Morand, perfectionné et dirigé par lui-même à l’Exposition, intéresse beaucoup les visiteurs », ce qui est finalement normal puisque « cet appareil était un des plus parfaits qui existent », « son système diffère de celui des Lumière en ce que les pellicules sont beaucoup plus nettes et trois fois plus grandes ». Malheureusement, le quotidien n’indique ni les horaires, ni les tarifs, ni les programmes ou le déroulement des séances. Si, dans un premier temps, nous savons qu’il est possible d’« admirer des vues très intéressantes et très nettement reproduites », nous apprenons fin septembre que « M. Morand a cinématographié diverses scènes de la vie dijonnaise. Le public assiste, par exemple, à la rentrée de notre régiment de dragons à la caserne Heudelet. Il peut admirer aussi plusieurs vues animées prises sur la place Darcy, à la gare, etc. ».

Le Progrès de la Côte-d’Or, 20 août 1898

En 1898, deux ans après la découverte des « photographies animées » par le public dijonnais, le cinématographe n’est plus une nouveauté. Son passage commence à n’être indiqué que par un lapidaire « cinématographe » dans la presse, voire à ne plus être mentionné. Certains appareils de l’époque sont bien connus mais comment être sûr de l’appareil utilisé, surtout quand il est prétendûment « perfectionné » ? Il existe un brevet déposé le 21 août 1896 pour un « mécanisme applicable à faire avancer automatiquement une bande photographique dans les appareils chronophotographiques » par Reignier et un certain Morand sans qu’un lien de quelque ordre puisse être véritablement établi avec le Morand et le matériel présent à l’Exposition de Dijon. De plus, à l’époque déjà, annoncer un appareil nouveau, technologiquement meilleur que ses prédécesseurs, est une méthode éprouvée pour attirer le chaland à un spectacle cinématographique.

Le Cinématographe Lumière (version de 1895) en mode projection

Il existe un Cinématographe Morand qui parcourt le Midi quelques années plus tard. Le Petit Marseillais le signale sur l’avenue Colbert à Toulon en juin 1902, aux Arcs en avril 1903, au café du Commerce de Bagnols le mois suivant et au café Merle de Plan-de-Grasse en février 1906. Notre Morand est-il ce « Morand l’artificier, Morand l’original type, Morand l’impovisateur », pétomane à ses heures et dont le spectacle couplant cinématographe et phonographe paraît remporter un véritable succès ? La formulation « Cinématographe Morand : Système Lumière, perfectionné modèle 1902 » d’un prospectus pour deux séances à l’Eden-Concert de La Ciotat le 23 mars 1902 — sur lequel un spectateur avait d’ailleurs noté « Peu de monde, le mécanisme se détraquant à chaque instant. » — peut nous encourager à le croire. L’éclipse du Cinématographe Morand entre 1898 et 1902 s’expliquerait par un séjour de l’ancien artificier toulonnais à Paris et par son acquisition d’un panorama « Voyage autour du monde » — autre indice en faveur d’une identification car les arrivées tardives à Dijon du panorama des mines d’or du Transvaal et du cinématographe Morand avaient été concomitantes et les deux attractions avaient été présentées dans Le Progrès de la Côte-d’Or dans un même article.

Un cinéma forain pris d’assaut par des Bigoudens (vers 1899)

Un Morand a déposé une demande d’ouverture d’une salle de cinéma à Lyon en 1908, mais le Cinéma Gaulois, situé au 243 (actuel 143) de l’avenue de Saxe n’apparaît pas dans la presse locale : a-t-il jamais ouvert ? Il n’est pas impossible que ce Morand ait été au préalable forain, et, pourquoi pas ?, celui qui exploitait le Cinématographe de ce nom. En effet, le changement de la politique de distribution des films en 1907 de la société Pathé frères, premier empire cinématographique, contraignit beaucoup de forains soit à changer d’activité, soit à tenter de s’implanter de manière durable.

Sources :
  • Le Progrès de la Côte-d’Or, notamment les numéros des 13 et 20 août, 24 et 27 septembre 1898.
  • Le Petit Marseillais, numéros des 26 juin 1902, 30 avril et 12 mai 1903, et 20 février 1906.
  • Guy Olivo, Aux origines du spectacles cinématographique en France. Le Cinéma forain: l’exemple des villes du Midi méditerranéen. Revue d’histoire moderne et & contemporaine, 1986, 33-2, pp. 210-228.
  • Claude Forest, Les Dernières Séances; Cent ans d’exploitation des salles de cinéma. CNRS, 1995.
  • Renaud Chaplain, Les Cinémas dans la ville. La Diffusion du spectacle cinématographique dans l’agglomération lyonnaise (1896 – 1945), thèse de doctorat, Université Lumière Lyon 2, 2007.
Illustrations :
  • Page extraite du Guide-album de Dijon, année 1898 (coll. M. Pernot).
  • Baraques foraines de l’Exposition universelle de Dijon de 1898, situées place Saint-Pierre (coll. N. Despont).
  • Extrait du Progrès de la Côte-d’Or, 30e année, n° 232 (samedi 20 août 1898), disponible sur le site Retronews (https://www.retronews.fr/).
  • Le Cinématographe Lumière (version de 1895) en mode projection, dessin de Louis Poyet. Source : Bernard Chardère, Les Lumière, Payot, 1985 (crédits : Archives Château Lumière).
  • Un cinéma forain pris d’assaut par des Bigoudens (vers 1899) : La fête foraine de la Tréminou à Pont-l’Abbé, où les Bigoudens découvrirent le cinéma. Source : « 1896. Le cinéma arrive en Bretagne », Le Télégramme, 2004 (Photo DR).
Merci à Mme Despont et M. Pernot de leur aide précieuse tant pour l’iconographie que pour les informations sur le Dijon de l’époque.
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