Leave No Trace

Hors sentiers

par Joe Chip

C’est en 2010 que nous avions découvert la cinéaste Debra Granik avec le très réussi Winter Bones, Grand Prix au festival de Sundance et qui avait révélé une toute jeune actrice, Jennifer Lawrence. Le film se déroulait dans les forêts des monts Ozarks, contrée reculée du Missouri, au sein d’une communauté rurale âpre et silencieuse, où une jeune ado à la recherche de son père se confrontait à la brutalité du monde. Le nouveau film de Debra Granik, Leave No Trace (littéralement « sans laisser de trace ») poursuit l’exploration de cette veine naturaliste mêlant parcours intime et réalisme social, avec toujours comme toile de fond une nature omniprésente, tour à tour protectrice, dangereuse ou féérique. Leave No Trace est adapté du livre de Peter Rock, L’Abandon, lui-même inspiré d’un fait divers réel : un homme, vétéran du Viet Nam traumatisé et fuyant tout contact, s’est réfugié pendant quatre ans dans les forêts d’un parc naturel de l’Orégon à proximité de Portland, pour y vivre clandestinement avec sa fille adolescente… De cette trame Debra Granik livre un film dense, épuré, maîtrisé de bout en bout. Filmant au plus près lorsqu’il s’agit de saisir la relation fusionnelle qui lie Will, le père, et sa fille Tom dans un équilibre fragile sans cesse remis en cause par des événements externes ou des pulsions internes ; mais unis dans un même mouvement de liberté, aux finalités différentes. De leur passé le spectateur n’apprendra que quelques bribes.

Will (Ben Foster)

Parallèlement la cinéaste réalise en creux le portrait d’une Amérique où les vétérans des guerres passées survivent aux marges de la ville, silhouettes inquiétantes, oubliées et presque invisibles… où toute divergence est suspecte et nécessite l’intervention, souvent brutale et maladroite, des institutions (police, travailleurs sociaux…) garantes de l’ordre, de la morale mais aussi de la norme.

Dès lors, pour certains, la forêt profonde devient l’ultime refuge pour le pas de côté, pour trouver « sa « place en retrait d’une société où ils ne se reconnaissent plus. Le film n’est pas un manifeste écolo-libertaire, mais entre le Walden de H. D. Thoreau et Les Forêts de Sibérie de S. Tesson, il montre un autre chemin possible pour une embardée salutaire, libre à chacun d’oser et de trouver sa voie… Tel le personnage de Tom, ado embarquée dans cette odyssée, interprétée par l’étonnante Thomasin Harcourt McKenzie qui illumine tout le film. On suit son éclosion à travers ses doutes, ses élans, pour voir naitre sous nos yeux une jeune femme libérée et affirmant son existence.

Tom (Thomasin Harcourt McKenzie) et Dale (Dale Dickey, de dos)

Avec ce film Debra Granik confirme son talent et sa singularité trouvant elle aussi sa place à l’écart d’un cinéma américain très balisé, à l’instar de Kelly Reichardt. Coup de cœur partagé lors de son prévisionnage, nul doute que Leave No Trace sera le film à ne pas rater lors de cette rentrée.

Leave No Trace (États-Unis ; 2018 ; 1 h 49). Réalisé par Debra Granik ; écrit par Debra Granick et Anne Rosellini d’après un roman de Peter Rock ; produit par Anne Harrison, Linda Reisman et Anne Rosellini. Avec Ben Foster, Thomasin Harcourt McKenzie…

Sortie nationale le 19 septembre 2018.

Joe Chip par Joe Chip.
J’ai toujours aimé les voyages. Pour cela mon premier véhicule fut le cinéma, la salle de cinéma comme habitacle, l’écran comme horizon. Le cinéma tout azimut. Très vite, en même temps que s’entassaient cartes et atlas, ma passion du cinéma se nourrissait de revues, biographies et analyses en tout genre. De l’exploration d’un territoire à la découverte d’une cinématographie il n’y a qu’un pas. Ce cheminement cinématographique à travers les genres, les auteurs et les pays est jalonné de quelques repères  inamovibles et incontournables (tel un ovoo dans la steppe mongole), déterminants à la fois une voie personnelle et un cap.
S. Kubrick, D. Lynch, A. Tarkowski et enfin Wang B. constituent autant de points nodaux à partir desquels peuvent s’organiser d’autres territoires cinématographiques, aux frontières incertaines… mais que j’arpente avec curiosité. Sans liens esthétiques, politiques, ces quatre cinéastes ont pour moi une importance majeure. Ce qui les relie ? simplement leur capacité à scruter l’humain et à y rechercher l’humanité qui se trouve parfois enfouie sous la noirceur d’une âme, la laideur d’un monde ; ainsi que leur exigence de liberté vis-à-vis d’un système politique ou économique, à l’indépendance des uns répond la  dissidence des autres.
Et aujourd’hui leurs regards, leur singularité et leur liberté n’ont pas de prix…
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