Les Frères Sisters

par Moyocoyani

Il y a des années que John C. Reilly n’est qu’un second couteau apprécié dans le cinéma états-unien, le genre de visage que l’on remarque à force de voir partout, dont on apprécie toujours l’interprétation forte, jusqu’à ce que sa présence soit phagocytée par la présence de ses partenaires prestigieux. Avec Les Frères Sisters encore il y a fort à parier que le nom de Joaquin Phoenix a davantage permis de faire parler du film que le sien, alors même que c’est Reilly qui avait optionné le roman de Patrick deWitt, que c’est lui qui avait approché Audiard pour lui en proposer l’adaptation, que c’est lui encore qui a proposé que Phoenix incarne son frère. Celui qui jouera bientôt John Watson et Oliver Hardy rêve enfin de rôles principaux, et Les Frères Sisters est propre à lui donner un peu de la visibilité qu’il mérite.

À l’origine, les frères Sisters devaient même ne poursuivre qu’un MacGuffin à travers l’Oregon et la Californie, avant qu’Audiard et son scénariste attitré Thomas Bidegain ne décident de donner un plus grand rôle aux fugitifs, Jake Gyllenhaal et Riz Ahmed, à leur projet d’une société idéale inspirée de Fourier, et à leur relation délicatement homoérotique. C’est d’ailleurs là que l’on croit déceler le mieux le poids de Reilly dans le processus créatif : son personnage a le plus de profondeur et le plus d’espace pour révéler des émotions, une évolution, bref un personnage, quand les autres acteurs restent suspicieusement en retrait, dessinés avec juste assez de finesse pour que l’on s’étonne de leur peu d’existence, prétextes autant à faire avancer l’intrigue, à soutenir le propos du réalisateur, qu’à laisser de la place à celui qui s’impose comme l’acteur principal d’un film qui prétendait en compter deux (si l’on se fie au titre) ou quatre (si l’on se fie au casting).

Riz Ahmed, Jake Gyllenhaal, John C. Reilly et Joaquin Phoenix dans Les Frères Sisters

Or de même que certains personnages et certains acteurs semblent comme sacrifiés pour en mettre un autre en valeur, une partie de l’intrigue est traitée avec une certaine banalité pour faire briller l’autre. Audiard admet d’ailleurs qu’il a plus que jamais cherché à faire longuement entrer le spectateur dans un univers et dans des conventions qu’il croit connaître pour le brusquer une fois qu’il est paisiblement installé, détourner les codes une fois qu’ils ont été clairement posés. Cette poétique est révélée à deux reprises dans Les Frères Sisters, lors de deux plans insistants sur la devise du Commodore, l’employeur des Sisters : « In cauda venenum ». Si rien dans Dheepan ne laissait espérer un final pour le coup très western, comment s’achèvera un western audiardien ? On laisse au spectateur le plaisir de la découverte, en promettant seulement de jolis moments déceptifs, et un début de deuxième partie d’une superbe humanité – d’autant plus superbe qu’elle était inattendue, preuve que la subversion des attentes fonctionne.

Tout cela ne dit pas pourquoi Audiard voulait tourner ce film, et je ne suis pas sûr moi-même de le comprendre sinon qu’il en avait l’occasion rêvée. Bien sûr il y a tout un propos sur « l’héritage de la violence », qu’Audiard estime le thème central du western en ce que cette violence est l’héritage des Pères fondateurs et se trouve donc codée presque génétiquement dans le cœur des plus-si-fiers conquérants de l’Ouest. Charlie Sisters cherche d’ailleurs à excuser ses vices par le « mauvais sang » qui coule dans ses veines. Par-delà l’éventuel discours sur l’atavisme (comment tuer le Père ? faut-il seulement le tuer), Les Frères Sisters m’apparaît plutôt comme un film porté par sa narration, par le plaisir de se laisser impliquer dans son histoire, agréable dans son premier degré puis dans ses altérations plus modernes. En cela, je n’y vois qu’une demi-réussite de la part d’un réalisateur aussi accompli qu’Audiard, dont le film paraît plus nostalgique que critique 40-50 ans après les Peckinpah, Jodorowsky, Altman, voire Corbucci et Pollack, et alors que récemment les frères Coen ou Tarantino ont proposé d’intéressantes appropriations du genre du western. Si certaines séquences en sont très réussies, je crains d’avoir été plus sensible à ce qu’Audiard apportait dans le premier degré que dans le second, et même là d’oublier bien vite un film qui me restera surtout en mémoire parce que réalisé par un Français, récompensé par un Lion d’argent, avec quelques acteurs que j’aime beaucoup.

« Un final pour le coup très western » : Jesuthasan Antonythasan dans Dheepan


Moyocoyani par Moyocoyani. En sachant que parmi mes films préférés on compte des réalisations de Kurosawa et des frères Coen, de Terrence Malick et de Christopher Nolan, de Fritz Lang et de Carpenter, de Lynch et de Cronenberg, et même de Kitano ou Godard et de Villeneuve ou Tarantino, sans oublier quelques films d’animation états-uniens ou japonais, on pourrait avoir l’impression d’un certain éclectisme. J’y vois plutôt la cohérente passion pour le cinéma revendiqué comme une expérience totale, pour les productions parfaitement maîtrisées en vue d’un résultat marquant l’âme et la rétine, pour les films qui méritent qu’on leur consacre quelques heures d’une vie pourtant courte.

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