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Lettre # 95 : Elle


Lettre # 95

Elle

elle

un film de Paul Verhoeven

Paul Verhoeven appartient au petit nombre de réalisateurs dont j’aie vu toute la filmographie par plaisir (et non par sentiment d’obligation culturelle) et, globalement, avec plaisir. La perspective d’une nouvelle œuvre après une retraite de dix ans (Black Book était sorti en 2006), dont il n’était sorti que pour un oubliable film en Vidéo à la Demande, Tricked, en 2012, m’avait pourtant laissé sceptique. Non seulement il y adaptait un roman de Philippe Djian, « Oh… », lauréat du Prix Interallié en 2012, mais il avait décidé de le tourner en France avec un casting français — c’était donc la première fois qu’il sortait du clivage Pays-Bas/États-Unis qui avait toujours défini sa carrière — et la perspective de voir Isabelle Huppert et Charles Berling entouré de Laurent Lafitte et Virginie Efira suscitait un évident scepticisme.

Elle ne s’avéra cependant pas seulement une bonne surprise, mais l’un des films les plus vigoureux de Verhoeven et les meilleurs de 2016. Ma première erreur avait été de me fier à la bande-annonce en attendant un film sordide sur le viol et une héroïne refoulant de la manière la plus malsaine ses agressions régulières. Isabelle Huppert parvient cependant à incarner ce personnage avec un tel aplomb, un tel décalage par rapport à ce que serait une réaction « normale », comme les autres personnages, à peine plus ordinaires, qu’il se produit un phénomène étrange : Elle en devient drôle, un chef-d’œuvre d’humour noir, renforcé naturellement par la satire et le cynisme du regard verhoevenien.

À filmer avec nonchalance cette monstruosité ordinaire et généralisée, le réalisateur semble même se refuser à tout jugement moral, comme si cette horreur n’était après tout que l’affaire de ceux qui l’infligeaient et la subissaient, et que l’assentiment des uns et des autres en faisait une petite perversité existentielle sans grande méchanceté. N’épargnant aucun de ses personnages, on est amenés à se demander s’il ne les dédouane pas tous, et le propos sur la violence dans laquelle baigne notre société, dont les médias et les jeux vidéo sont les vecteurs ou les symptômes, n’en est que plus complexe.

Le traitement du dixième art est particulièrement révélateur de ce traitement original : alors que le personnage principal travaillait dans le milieu du cinéma dans le roman de Djian, Verhoeven refuse étonnamment la possibilité d’une fiction explicitement métafictionnelle pour la transposer dans le monde des jeux vidéo, Michèle dirigeant un studio développant un jeu qu’elle exige toujours plus violent et plus cru. L’immersion est renforcée par le fait que le film n’hésite pas à montrer des séquences du jeu Styx, justement développé il y a deux ans par une entreprise française, Cyanide. On est donc loin de l’image habituelle au cinéma de criminels se défoulant virtuellement avant de reporter cette violence dans le monde réel.

Elle avait été choisi par la France pour la représenter aux Oscars. Si le film n’a pas été retenu dans la catégorie du meilleur film étranger, il a été mieux reçu aux Golden Globes où il a reçu cette récompense avec celle du prix d’interprétation féminine pour Isabelle Huppert : une belle preuve de consensus international autour d’un film de qualité, dont je me réjouis sincèrement que l’Eldorado le reprogramme dans le cadre du festival Télérama pour que tous ceux qui aiment se laisser surprendre puissent en profiter.

Moyocoyani

 

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