L’Enfer des hommes (1955)

Réalisé par Jesse Hibbs

J’avais 6 ans , rien n’interdisait certains films aux enfants ; l’Eldo était un petit cinéma en bas du chemin des Petites Roches, après le passage à niveau (devenu pont) et le petit cordonnier… (pas de boulevard de l’Université , pas d’université là non plus !) ; on y allait à pied avec mes parents , j’avais peur sous les grands arbres et devant la prison…

Billets, une dame avec une torche électrique, une rumeur dans la salle sombre, ça ne sent pas bon !… les sièges en bois grinçant grinçaient bien quand on en descendait l’assise , ils étaient bien durs malgré le velours et tapaient quand on se relevait !

Pour que je reste tranquille on me promettait un « esquimau » à l’entracte ; les hommes fumaient ; le rideau publicitaire vantait Lejay-Lagoute , la pharmacie Maillotte , les Galeries Modernes , la femme à la cuisine… clichés PUIS :
Le rideau couinait sur ses tringles et s’ouvrait en deux , comme au théâtre…
Plus de lumière… AAAaaahhhh….

Avant le film une énorme locomotive à vapeur m’effrayait en m’arrivant dessus , les « actualités » (je disais les « zaptualités ») en noir et blanc : un ton déclamatif et nasillard , des hommes avec de drôles de noms : « croute-chef , mollet , deux gaules , chevalier »… puis enfin un petit bonhomme rigolo tournoyant avec son piolet pour atteindre une cible au centre et…

« Gaaaarde à vous » silence : LA GUERRE de mes parents avec, dans son propre rôle : Audi Murphy, un « vrai » héros américain juché sur son char (THE winner ! le sauveur !) . Je ne comprenais pas vraiment la trame de ce qui se passait alors que mes parents étaient rivés sur l’écran … mais quel boucan ! des bombes , du feu , des mitrailles , une musique triomphale ou affolante…. ! des casques , des soldats en gros plans , tout sales , des vilains-allemands-qui-crient , de la boue , des ruines… Je ne me souviens pas (cependant c’était « déjà » en couleurs) d’effets sanguinolants ou traumatisants non : des gens tombaient comme à la récré : « paf , t’es mort » .
Ma mère m’avait dit qu’ils faisaient semblant !
Moi j’avais envie de me balader dans l’allée… « CHchttt bouge pas ! »
Et à la fin : des défilés victorieux… Des civils en délire tout était bien, les gentils gagnaient !

Pour m’occuper entre deux batailles , je regardais la lucarne d’où sortait un gros rayon lumineux vivant et d’où on entendait un ronronnement de machines , ou bien je détaillais les gens moches dans la pénombre …

Arrivait l’entracte : « bonbon-esquimau-chocolat », elle chantait presque l’ouvreuse ! A son cou : une panière à volants, des gens prenaient des paquets bruyants et mâchouillaient des bonbons. Quelques « anciens » francs tirés de la poche de mon père et MMMMmmmmhhh… le meilleur moment du film (pardon les critiques !)
Inévitablement je n’avais pas fini quand le film reprenait, la crème (peu glacée) coulait par dessous le chocolat, le long du bâton, longeait les doigts, le poignet, l’avant bras et… d’un coup : pouf ! la moitié sur les genoux juste au moment d’un grand suspens dans le film !!!
SOUPIRS des parents , mouchoirs (en tissu) « Rooooo toujours pareil je te l’avais bien dit …! » , mon père finissait de manger ce qui tenait encore, le reste par terre, d’ailleurs tout par terre : papiers, mégots, crachats… dégueu !

Peu avant la FIN les sièges des plus pressés se relevaient bruyamment, on sortait sur une musique triomphante, au pas et le générique défilait lui aussi…

« tu sais ma chérie Audy Murphy était un vrai soldat comme ton père, dans le film ce sont des vraies choses qu’on a vécues… »

Je voulais qu’on me porte pour remonter le chemin pentu des Petites Roches, j’étais fatiguée et j’avais sommeil…
Mon père, ce héros… je n’ai jamais oublié l’image de ce jeune homme idéal, les bras en V, en contre plongée sur son char qui a supplanté dans ma mémoire un autre héros vu à l’Eldo l’année d’avant : Bambi !

Dominique Bernardin (confinée)