Lillian (2019)

Réalisé par Andreas Horvath

Je me souviens que mon amie cinéphile et moi avons été scotchée à l’écran durant toute la durée du film. Je ne peux parler à la place de mon amie, mais moi je me sentais à la fois en tension et en apesanteur, absorbée, comme entre deux mondes. J’ai aimé cette sensation lumineuse et dérangeante d’être sur la crête. D’un côté, l’abandon à la vie comme elle va, et de l’autre, la ténacité absolue, l’obstination.

Le film emmène ses regardeurs sur les traces implicites de Lillian Alling, une femme dont nous savons qu’elle a effectivement, un siècle auparavant, entrepris de traverser une partie des Etats contigus des Etats-Unis, le Canada, puis l’Alaska, mise en marche et tenue debout par le projet aventurier de rejoindre à pied depuis New-York sa Russie natale par le Détroit de Béring.


Mieux qu’une reconstitution biographique – épineuse à réaliser tant le véritable périple d’Alling est une histoire à trous – cette adaptation prend la liberté du récit contemporain aux frontières du documentaire sans commentaire, ponctué de rencontres éphémères où la dignité et l’humanisme des uns côtoient la violence et le renoncement des autres. Nous marchons avec Lillian, nos pas dans ses pas, l’accompagnons dans son itinérance d’allure situationniste où elle se fond dans des paysages à perte de vue, traverse une diversité d’états et d’Etats naturels, triviaux, sublimes. Taciturne et solitaire, chemins après routes c’est en spectre déterminé qu’elle abandonne derrière elle la Rust Belt, ses villes fantômes, ses déshérités du rêve américain, et impose à la terre qu’elle arpente par tous les temps son propre usage du monde. Sa marginalité met le romantisme du risque et de la dérive au pied du mur des réalités, sa précarité bouleverse l’intimité.

Amis cinéphiles, ne manquez pas l’occasion de voir ou revoir ce film dont le récit rude et universel ne vous laissera pas, indifférent, sur le bord de la route.

Clamy