BlacKkKlansman. J’ai infiltré le Ku Klux Klan

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par Moyocoyani

Il y a quelques années, Woody Allen déclarait en interview essayer à chaque projet de réaliser son Citizen Kane, un chef-d’œuvre, ou au moins un film total, parfaitement accompli. La phrase peut surprendre compte tenu de sa filmographie, et on pourrait s’attendre à l’entendre d’autres bouches, parmi lesquelles celle de Spike Lee, l’un de ces réalisateurs qui semble concevoir chaque œuvre comme la dernière, comme le film testamentaire dans lequel il doit se retrouver entièrement. Ce qui peut expliquer la relative homogénéité thématique de son travail, l’énergie impressionnante déployée film après film à aborder des sujets similaires avec une rare incisivité politique. Constance, énergie, incisivité, que peu de créateurs états-uniens manifestent à un tel degré — je ne parviens pour l’heure à attribuer les mêmes qualités qu’à Oliver Stone — et auxquelles il est difficile d’être insensible.

Spike Lee et Adam Driver sur le tournage de BlacKkKlansman

Et BlacKkKlansman est bien un film total, ce qui justifie pleinement (avec un engagement que l’on sait apprécié par le festival) le Grand Prix décerné à Cannes. Son sujet fort et tiré de « p****** de faits réels », l’arrivée du premier officier de police noir dans la ville de Colorado Springs, en 1978, qui organise l’infiltration de la cellule locale du KKK, se prête aussi bien à des effets humoristiques de décalage qu’à des moments d’intense tension.

Par ailleurs, Lee n’implicite pas la lecture sociale de ces événements, mais la souligne avec une richesse théorique rare pour un film à la démarche globalement didactique. Si Ron Hallsworth veut infiltrer le KKK, c’est d’abord pour se faire remarquer par sa hiérarchie, et dans un geste de provocation irréfléchie contre un « ennemi » qu’il connaît assez mal, par-delà la haine pour laquelle il est connu envers les noirs. Mais il va apprendre à penser sa négriture, grâce à un discours de Kwame Ture/Carmichael, ex-premier ministre honoraire des Black Panthers, à sa romance avec la Présidente de l’association des étudiants noirs du Colorado College, et à sa confrontation avec les préjugés raciaux. C’est ainsi paradoxalement le rejet de certains de ses attributs qui va l’enfermer dans ces attributs, l’obliger à les comprendre et à les revendiquer pour s’accepter comme un être plein, et plus comme deux esprits contraires dans le même corps.

L’arrivée du premier officier de police noir dans la ville de Colorado Springs. Ron Stallworth (John David Washington)

Au cours du visionnage, le spectateur est alors gratifié d’une véritable histoire culturelle et théorique du racisme et de la négritude, assez éclatée et protéiforme pour ne pas être subie comme une leçon fastidieuse. Histoire qui, film total oblige, convoque largement le cinéma, avec des réflexions sur la valeur de la blaxploitation, les monstrations fortes d’un cours de diction, d’un tournage avec tous ses effets de manipulation émotionnelle (par le montage, les images, la musique), et d’une projection. Mais BlacKkKlansman cite aussi de nombreux extraits de Naissance d’une nation de Griffith, le film de 1915 connu aussi bien pour avoir ressuscité le KKK que pour avoir inventé des techniques cinématographiques (Eisenstein dit même de Griffith que comme « Dieu le Père, il a tout créé, il a tout inventé »), y compris un montage parallèle que Lee emploie beaucoup, manifestant ainsi la réception complexe d’une œuvre qu’il invite à ne pas réduire à un pop-corn movie pour racistes (ce que, malheureusement, il est peut-être aussi).

Naissance d’une nation : Gus (Walter Long), le « nègre renégat » attrapé par le Ku Klux Klan

On le voit, en racontant cette histoire, Spike Lee n’a pas en vue que les curieux événements de Colorado Springs en 1978, il cherche principalement à nous faire penser à notre époque, aux États-Unis de Donald Trump, gangrenés par la sur-médiatisation des suprémacistes blancs. BlacKkKlansman n’est pas pour rien produit par Jordan Peele et Jason Blum, le réalisateur et le producteur de Get Out, et certaines scènes font clairement écho au succès tonitruant de l’an passé, probablement pas tant pour y rendre hommage que parce qu’elles s’appuient malheureusement sur un fonds commun qui est très loin d’être l’apanage de Peele ou de Lee. Le film ne dénonce alors pas que le KKK, mais aussi le racisme ordinaire des personnes les mieux intentionnées, fustigeant même au passage la naïveté des noirs, qui faute de se politiser et de s’unir, faute de croire le pire possible et d’agir pour l’éviter, laissent des hommes comme Trump accéder au pouvoir…

Harry Bellafonte en Jerome Turner, témoin fictif du lynchage réel de Jesse Washington

Par sa capacité à allier un scénario intrigant et très satisfaisant, un commentaire politique clairement didactique, et pourtant riche et fin, un ton irrévérencieux et sérieux, BlacKkKlansman est assurément un film brillant tout en étant l’un des plus accessibles de Spike Lee, et une excellente porte d’entrée vers une histoire de l’afro-américanisme autant que vers sa filmographie foisonnante (je recommanderais particulièrement Do the Right Thing, Jungle Fever et She Hate Me).

En complément de BlacKkKlansman, il pourrait s’avérer très curieux de visionner le documentaire Accidental Courtesy de Matthew Ornstein, qui raconte comment le bluesman afro-américain Daryl Davis est parvenu à faire quitter le KKK à environ 200 de ses membres en se liant d’amitié avec eux.

BlacKkKlansman. J’ai infiltré le Ku Klux Klan (BlacKkKlansman ; États-Unis ; 2018 ; 2 h 15). Réalisé par Spike Lee ; écrit par Charlie Wachtel, David Rabinowitz, Kevin Willmott et Spike Lee ; produit par Jordan Peele. Avec John David Washington, Adam Driver, Laura Harrier, Topher Grace…

En salle depuis le 22 août 2018

Moyocoyani par Moyocoyani. En sachant que parmi mes films préférés on compte des réalisations de Kurosawa et des frères Coen, de Terrence Malick et de Christopher Nolan, de Fritz Lang et de Carpenter, de Lynch et de Cronenberg, et même de Kitano ou Godard et de Villeneuve ou Tarantino, sans oublier quelques films d’animation états-uniens ou japonais, on pourrait avoir l’impression d’un certain éclectisme. J’y vois plutôt la cohérente passion pour le cinéma revendiqué comme une expérience totale, pour les productions parfaitement maîtrisées en vue d’un résultat marquant l’âme et la rétine, pour les films qui méritent qu’on leur consacre quelques heures d’une vie pourtant courte.

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